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 HEMMU UNAMIR, LA LEGENDE

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atanane



Messages : 148
Date d'inscription : 11/09/2008
Localisation : Ida u Tanan / Paris

MessageSujet: HEMMU UNAMIR, LA LEGENDE   Mer 24 Sep - 12:38

Hemmu Unamir
La légende

Version romancée intégrale
de Atanane Aït Ulahyane



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atanane



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MessageSujet: Chap. I; la genèse   Mer 24 Sep - 12:40

La destinée de Hemmu Anamir est une étrange et merveilleuse légende surgie de la nuit des temps, qui recèle bien des enseignements, l’âme et la sagesse d’un vaste peuple, ses aspirations ainsi que son expérience de la vie, acquise au cours d’une longue Histoire.

Comme dans tous les récits éternels de l’humanité, qui est unique en définitive quoique l’on pense et quelques soient les peuples ou les langues, la légende de Anamir est universelle car c’est un chant de louange à la bravoure et à la liberté , un témoignage à l’amour sublime qui ne pouvait unir que deux êtres d’exception, Anamir, un jeune villageois au cœur brave et généreux et Tanirt, un esprit céleste et pur, ange du paradis, tellement différents l’un de l’autre mais qu’une seule pensée élevée et un seul sentiment de tendresse unissaient.

cette épopée merveilleuse se conte de vive voix, de préférence au crépuscule, quand les bruits et l’agitation du jour cessent, dans le recueillement et la sérénité, afin de favoriser une communion parfaite d’une part entre la Voix du conteur, le plus éloquent, le plus sincère et le plus doué d’être tout imprégné des sentiments et des émotions des héros et d’autre part les auditeurs qui adhèrent sans réserve, comme des enfants à l’imagination fertile, au déroulement des péripéties, quelques fussent le destin hors du commun des héros, les faits épiques et tragiques qui surviennent.

Pour accomplir son choix, vivre son bonheur auprès de celle qu’il s’était désignée comme épouse éternelle et en dépit de toutes les oppositions du ciel et de la terre, Anamir avait enduré bien des souffrances, subi tant d’épreuves et versé des larmes dont les sanglots nous parviennent encore et qui ressemblent étrangement aux nôtres.

De cette histoire magnifique il ne reste malheureusement dans la mémoire collective que la trame de quelques rares actions, les plus remarquables, celles que tout le monde se plaît à répéter inlassablement de génération en génération et que des troubadours perpétuent encore de nos jours dans leurs chants émouvants, mais de façon traditionnelle, tronquée et répétitive.

Des parties entières de son histoire, dont la plupart furent oubliées ou presque effacées et que mon récit audacieux par son impertinence et moderne essaye de restaurer, d’imaginer , sans rien toucher à l’essentiel . Si je me permets cette tentative de réécriture c’est que le récit de Hemmu Unamir fait partie du fond commun de tout un peuple, un patrimoine ancestral et permanent qu’il faut toujours interroger, en redécouvrir les mots, un feu autour duquel se réunissait la tribu et qu’il est nécessaire de ressusciter en soufflant sur les quelques braises qui continuent de luire faiblement dans la nuit. Un projet romanesque et poétique dont le but est seulement le divertissement, comme dans tous les contes, que l’on se plaît à transformer et à prolonger selon les caprices de l’imagination.

Mais je tarde, je tarde à me lancer dans la récitation et pour débuter sans crainte ce voyage de la terre vers le ciel je mets les paroles de mon récit sous les auspices du saint Abdellah n Tighanimin, le Seigneur des roseaux, dont j’invoque la grâce pour mon peuple.

En ces temps là, où les anciens côtoyaient encore la nature féconde et en puisaient leurs existences heureuses et leurs rêves, où femmes et hommes communiaient librement avec le merveilleux et le surnaturel, vivait un enfant du nom de Hemmu Unamir. Il était né et avait grandi dans un village paisible, tout bâti en terre rouge, niché dans une vallée des montagnes de l’Atlas.

Ce garçon au cœur simple et bon était la grande joie de sa mère , sa douce consolation dans la vie, car elle était devenue veuve très tôt, son époux ayant disparu depuis longtemps sans laisser de nouvelles dans une de ces maudites guerres lointaines qui commençaient à répandre le désordre et la désolation dans le pays ; aussi cette mère protectrice prenait elle grand soin de préserver son fils par la connaissance et l’intelligence, afin de lui épargner les travaux des champs, qu’il ne manquât jamais de rien et qu’il ait le meilleur avenir.

Anamir était un jeune homme semblable à ses compagnons, sans rien qui le distinguait vraiment des autres, hormis sa beauté, peut être, sa robustesse remarquable et disponibilité généreuse aux travaux agricoles qui réunissaient tous les habitants du village. Il était d’un caractère joyeux et surtout doué pour la sagesse populaire et la poésie chantée ; il avait, sans exagérer, tant d’autres qualités qui le rendaient aimable aux yeux de tous, mais aux grands regrets de sa mère, de caractère inquiet, qui n’y voyait que des périls et perte du temps, car elle trouvait que son fils unique était un grand rêveur dont l'esprit était toujours ailleurs, jouant des heures entières de sa flûte, contemplant naïvement les signes invisibles et les présages du ciel, disait- il, à tel point que parfois elle avait peur qu’on le prenne pour un simple d’esprit et que l’on abuse de sa crédulité.

Car les temps avaient dangereusement changé à cette époque là, des aventuriers de croyances nouvelles et étranges sillonnaient les routes et les places des marchés, incendiant leur passage de leur zèle et de leurs harangues vindicatives contre tout et contre tous, les hommes étaient pris d’étranges idées qui les rendaient mystiques et victimes des fourbes, avides et meurtriers.

Ainsi le jeune homme n’ était- il pas vraiment orphelin, ce qui lui donnait une existence singulière, car son père, d’après le témoignage de Itto, la vieille voisine qui se plaisait à raconter toutes les histoires passées et présentes du pays, était parti un jour sans jamais plus revenir, comme tant d’autres hommes de la contrée, happés par des seigneurs de guerre, alors que son fils n’avait que deux ans.

Etant enfant unique il avait grandi auprès de sa mère qui l’avait entouré de toute son affection, le choyant de tout son amour de mère, espérant pour lui un heureux avenir, une brillante et honorable carrière d’enseignant, d’homme de loi ou de fin connaisseur de la théologie, comme le maître du village qui ne manquait ni de prestige ni de biens.

D’ailleurs, pour concrétiser ce souhait elle l’avait inscrit dès son plus jeune âge auprès de ce maître vénéré dans la zawiyt du village, une de ces nouvelles écoles religieuses qui commençaient à se répandre dans le pays ; ainsi il aurait la chance, lui avait- on assuré, de connaître et de servir Allah, d’être en somme comme les rares garçons privilégiés de sa région, étudiant en sciences saintes et clerc dans la mosquée.

Pour combler les désirs de sa mère Anamir avait appris rapidement dès son plus jeune âge les rudiments de la lecture et de l’écriture en langue arabe, la seule qui fut valable, selon les connaisseurs, pour prétendre au titre de savant et avant ses douze ans le garçon docile et prodigieux connaissait par cœur les nobles soixante chapitres du saint Livre qu’il pouvait réciter sans hésitation, quelque fut le passage que le maître lui demandait, tellement il faisait preuve de zèle et était doué d’une mémoire remarquable.

Contrairement à ses condisciples qui l’admiraient et l’enviaient secrètement pour de telles prouesses, ainsi que les compliments de son maître qui reconnaissait qu’il n’avait plus grand-chose à lui enseigner, Anamir demeurait comme insatisfait car il devinait que son apprentissage, qui était loin d’être incomplet, était en définitive ennuyeux, creux et de peu d’utilité et ne valait guère le savoir et la sagesse des anciens ; bien sûr Anamir pouvait prétendre fièrement devant tout le monde savoir par cœur la totalité du livre saint mais il n’en comprenait pas encore, hélas ! un traître mot, comme tous les gens de son village d’ailleurs, il ne savait pas à quoi pouvait bien servir de retenir une si longue récitation si elle ne signifiait rien pour le commun des mortels, puisque la langue dans laquelle elle était écrite lui fut incompréhensible, malgré son charme chantant et envoûtant et bien qu’elle fut, selon les affirmations de son maître, l’idiome unique de Dieu, des saints et des bienheureux au paradis !

Pour le moment et sur terre, elle n’augmentait en rien son savoir ni sa connaissance des mystères de la vie et de la foi. Souvent il posait des questions personnelles sur le sens de tel mot, sur la signification de tel verset ou chapitre, mais il voyait bien que le maître était incapable de lui répondre, cachant son insuffisance et sa perplexité en tergiversant de diverses manières :

Parfois il affectait l’humilité, en disant : « Anamir, ne sois pas présomptueux, personne ne peut comprendre la volonté du Tout puissant, contente- toi de savoir sa parole par cœur ! »
Ou bien, d’un air mystérieux : « Sois patient, mon fils, quand tu seras plus âgé comme moi et que tu auras plus de sagesse et de maturité tu comprendras alors, si Dieu se montre bienveillant envers toi, le sens caché de sa Parole … »
Et finalement excédé par les interrogations interminables et les commentaires pertinents de son élève, acculé dans son ignorance il s’emportait souvent, pour mettre en garde ses élèves : « la curiosité est un dangereux défaut qui mène à l’égarement et à la perdition ! Ne cherchez pas à comprendre ce qui dépasse l’intelligence humaine ! Restez soumis et résignés à la volonté divine et vous éviterez tout mal ! »

Anamir était perplexe devant l’incapacité du maître de répondre à ses interrogations et secrètement étonné que personne dans son entourage ne s’interrogeât comme lui sur la signification de ces sourates, considérées pourtant comme le suprême Message divin destiné aux Hommes.

Ayant tout assimilé de ce qu’il devait apprendre à l’école de son village, Anamir s’ennuyait ferme des journées entières, de l’aube au crépuscule, accroupi aux pieds de son maître qui somnolait sur de confortables coussins ; pour bien veiller sur la bonne marche de l’école le maître l’avait désigné comme auxiliaire, se déchargeant sur lui en toute confiance des tâches qu’il considérait comme subalternes mais essentielles pour former le caractère d’un futur enseignant ; Anamir se chargeait souvent de l’enseignement, répétant toujours la même et unique discipline consistant à faire retenir à ses camarades moins doués la glorieuse Récitation, préparant les planches sur lesquels ils devaient écrire les sourates du jour à ânonner sans hésitation, taillant les roseaux ou préparant le thé ou l’encre qui servait à l’écriture, accomplissant les corvées ménagères dans la mosquée…

« L’obéissance à la volonté divine est la voie du salut et de la félicité ! » lui répétait- on souvent, quand il exprimait son impatience et son ennui.


Dernière édition par atanane le Mer 24 Sep - 18:57, édité 1 fois
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MessageSujet: Chapitre II; Les signes du destin   Mer 24 Sep - 12:43

Son avenir était donc tout tracé, sans surprises ni évolution aucunes, il était tout simplement destiné à devenir un « taleb » comme son maître, espérant soutirer le maximum d’argent et d’offrandes en nature aux parents des élèves les plus aisés, en leur enseignant à réciter par cœur et sans réfléchir les mêmes mots, les mêmes versets fondamentaux, tels des formules incantatoires magiques, aussi précieuses et indispensables que le souffle de la vie.

Anamir languissait au fil des saisons; non seulement il n’était plus l’enfant docile et rêveur d’auparavant, qui s’exécutait sans rechigner, qui endurait les châtiments corporels sans discuter, mais il devenait un jeune homme au caractère bien trempé, à l’ambition vaste, quoique à cause de cela sans doute, de plus en plus taciturne et rebelle face à la tradition et à l’ennui usant de la vie à la campagne; souvent il rêvait de longs voyages mais la pensée de laisser sa mère seule le chagrinait ; il ne lui restait plus que la perspective du mariage puisqu’il était devenu un homme accompli, capable de subvenir à ses propres besoins et prendre ses propres responsabilités. Sa mère songeait déjà avec bonheur à le marier, comme il est d’usage, avec une fille intelligente et travailleuse de bonne famille ; Anamir s’y résignait, remarquant souvent les regards des jeunes filles se poser sur lui avec insistance et sympathie, en maintes occasions ; il n’était guère insensible à ces attentions puisque lui-même était obnubilé par ces étranges transports intérieurs, comme ses condisciples qui jalousaient son succès auprès des jolies filles de la contrée.

Mais Anamir n’était guère attiré par les occupations des jeunes de son âge, ni par leurs conversations du soir, ni par les sorties de chasse ou de pèche, il se montrait rarement aux fêtes et il ne désirait rien au monde que de compléter sa connaissance, dut- il pour cela partir en pèlerinage dans le lointain Orient, centre de l’Empire de la foi et source de la Révélation ; son zèle religieux augmentait, n’ayant d’autre perspective que le service à la mosquée, il caressait le rêve d’accomplir ce voyage qu’on lui disait obligatoire pour tout bon croyant et ne se préoccupait que de parfaire son savoir des Ecritures et des mystères célestes auprès des grands savants du Levant ; il détournait son regard des beautés rustiques de son village qui le troublaient, fuyait avec ennui les conversations vulgaires de ses amis, à tel point que certaines mauvaises langues le raillaient, le traitaient d’efféminé, d’autant plus que les traits de son visage étaient fins et jolis et qu’il gardait son abondante chevelure bouclée attachée en une longue natte pendante sur ses épaules, selon l’ancienne mode des cavaliers de l’Atlas.

Il était devenu un objet de dérision pour certains de ses compagnons d’étude, les plus jaloux et les plus bêtes, qui ne manquaient pas de colporter des histoires vilaines sur son compte, le soupçonnant d’hérésie et de paganisme quand il méditait auprès d’un arbre ou d’une source, mais il ne s’en souciait pas outre mesure, préférant les ignorer et s’isoler comme à son habitude dans la solitude et la contemplation de la nature, les seuls moments bénis de sa morne existence.

Mais voilà qu’un printemps, alors que les flancs de la montagne reverdissaient après l’hiver rigoureux et que le temps devenait plus clément, un phénomène inexplicable allait donner une tournure embarrassante à la vie tranquille malgré tout de Anamir et confirmer les méchantes accusations de ses camarades : en se levant très tôt un matin pour accomplir sa prière et aller à la mosquée il remarqua que ses mains portaient de mystérieux tatouages, de drôles de dessins à la forme géométrique tracés finement au henné, cette plante végétale à la teinte ocre- brune dont les femmes se teignent les mains et les cheveux pour s’embellir et se protéger contre le malheur ! Il ne comprit rien à ce fait mystérieux, d’autant plus que la veille il n’avait pas vu sa mère préparer de conction spéciale, comme elle en avait parfois l’habitude, pour guérir les entorses et les fractures des animaux de la ferme.

C’était évident, ce ne pouvait être qu’elle qui aurait orné ses paumes pendant qu’il dormait. Craignant pour sa santé et désirant le protéger contre les médisances elle aurait encore agi à son insu, comme si elle le considérait toujours comme un enfant. Pourtant il n’avait vu ni entendu personne dans la nuit s’approcher de lui pour l’enduire. Il essaya tant bien que mal de nettoyer ses mains, d’effacer ces signes ridicules qui n’allaient pas manquer de lui attirer davantage de soupçons et de moqueries de la part de ses condisciples, à l’aide de l’eau chaude des ablutions matinales, du savon d’argile, d’herbes savonneuses comme le thym mais en vain, les marques restaient tenaces et visibles ! Sans plus insister à comprendre ou à se débarrasser de ces marques compromettantes, le jeune homme s’en alla ainsi à la mosquée suivre son enseignement routinier, en prenant soin de cacher ses mains maquillées le plus possible.

Mais dès son entrée dans la salle des cours ce qu’il redouta arriva : pendant qu’il distribuait les planches d’écriture ses camarades avaient remarqué ses mains colorées et passé le moment d’ébahissement ils avaient commencé à se moquer de lui et à jaser ouvertement, ce qui attira l’attention du gardien des lieux, le vieux maître qui somnolait sur son coussin, égrenant à l’infini les billes de bois de santal de son chapelet.
Au moment même où Anamir devait lui présenter une énième fois sa planche calligraphiée et réciter comme à son habitude, le maître s'aperçut brusquement des tatouages, comprit les raisons de ce chahut inhabituel et se mit en colère, comme il savait le faire parfois terriblement, car il était homme très attaché à l’ordre et à la sobriété, ennemi de toute extravagance et des superstitions contraires à son enseignement. Il tança énergiquement son élève et le menaça de châtiment corporel si il persistait dans sa « folie ».

Mais tous les matins suivants les étranges tatouages réapparaissaient, rouges et persistants comme les œillets des champs, au grand désespoir du jeune homme qui n’arrivait pas à les effacer et tous les jours il était tourné en dérision par ses camarades, disputé par son maître qui trouvait indigne qu'un étudiant de son envergure, son successeur désigné, se teignit les mains comme une fiancée le jour de ses noces.

Un jour, excédé par le désordre qu’un tel comportement suscitait dans son école et par ce qu’il pensait être une déviance et de la désobéissance caractérisée de la part de celui qu’il considérait comme son meilleur élève, le maître lui demanda:

_Anamir, pour la dernière fois, avant que je ne sois obligé de t’exclure de mon école, d'où vient ce henné sur tes mains? »
Le jeune homme, convaincu de son innocence, répondit sereinement:

_ Vénérable maître, je ne sais ce qui m'arrive, je dors et au matin je trouve sur mes mains ces ornements faits par un être à l’image d’un ange, tel que je l’entrevois dans ces rêves profonds et étranges entre sommeil et éveil. Je ne peux rien vous dire de plus, ô vénérable, personne ne sait expliquer ce mystère, ni ma mère à qui j’ai posé la question et qui ne veut ni me croire ni me réconforter, ni Ittô qui y voit un signe du ciel et l’oeuvre des êtres invisibles et farceurs. Oh ! Mon maître ! Miséricorde ! Aidez- moi au lieu de me réprimander Que dois-je faire pour libérer mon âme et mon corps de cet être de l’au- delà qui me hante la nuit? »

Le maître le regarda d’un air interloqué et soupçonnant Anamir d’affabulations extravagantes, il lui répondit:

« Mon pauvre Anamir, tu dors trop ou pas assez et tu te laisses aller, au mysticisme, aux hérésies et à la folie, voilà ce qui t’arrive ! Je craignais fort que cela arrive un jour ! Ce sont les excès d’érudition, de questionnements et de fantaisies qui t'hallucinent à ce point et pervertissent ton esprit! Reste donc éveillé toute une nuit, tiens- toi dans et la prière, pour nous prouver la vérité ! jeûne et invoque le Tout Puissant trois nuits consécutives pour voir si vraiment un être surnaturel et malsain comme tu le prétends te visite! »

Ainsi en avait- il décidé, voulant se montrer ferme et bienveillant et le jeune homme lui obéit scrupuleusement, sacrifiant sa santé et son repos pendant un certain temps: il veilla des nuits entières dans le noir, sans jamais renoncer à sa promesse ni relâcher sa vigilance, il mangea des amandes aigres par poignées, but des carafes entières de thé et d’autres tisanes favorisant l’éveil et la concentration. Mais au bout de quelques jours le sommeil souverain eut raison de ses espérances et de tous ses efforts et il somnolait piteusement à tout moment de la journée.

Peu à peu il avait renoncé de revoir le spectre et il commença à oublier ses visions nocturnes. Finalement, par une splendide nuit étoilée, une de ces nuits favorables aux miracles et à l’épanouissement des songes, alors qu’il dormait paisiblement dans la cour de la maison, lui apparut soudain un être extraordinaire qui emplit l’obscurité d’une belle clarté surnaturelle, à tel point qu’on aurait dit de l’or ruisselant ! Non ! Cette fois- ci il ne rêvait pas ! Il voyait nettement un être à l’apparence humaine, que deux grandes ailes blanches entourent, penché tout simplement sur lui et le dévisageant avec intérêt. Quoique irréelle c’était une belle jeune fille au regard si doux posé sur lui, observant tour à tour son visage puis ses mains, d’un air attentif et attendri !

Quand il se rendit compte de la réalité de l’apparition Anamir fut saisi de crainte et d’émerveillement; il faillit sursauter de terreur, il eut envie de crier et de s’enfuir, mais il se souvint de sa promesse et fit semblant de dormir, paupières closes et bouche bée, comme s’il était abandonné à un profond sommeil.
Pendant de longues minutes il se rassura qu’il ne délirait absolument pas et que l’ange merveilleux qui lui tenait les mains, les baisant amoureusement tour à tour, les enduisant de henné onctueux, n’était ni un démon maléfique, ni un être humain aux mauvaises intentions ; passé le moment d’ébahissement et de doute le jeune homme se sentit en toute sécurité et considéra à loisir sa visiteuse, s’abandonnant à ses douces caresses sur ses mains, peu à peu pénétré d’un sentiment de paix et d’ un amour débordant !

« Ce ne peut être qu’un ange du paradis ou sinon, un démon magnifique descendu pour moi du ciel! Qu’importe sa nature et ses intentions, bonnes ou malicieuses! C’est la femme de mes rêves, telle que je l’imagine et je veux tant la connaître ! » Pensa t-il, oubliant complètement l’absurdité de la situation, pris par le désir de parler à cette créature à la présence et à la beauté incomparables. « Elle irradie d’amour et de bonté, belle et sereine comme la Lune, radieuse et somptueuse comme l’astre du jour ! » Il ne savait plus à quoi la comparer car elle n’était nullement de son monde et chose étrange, elle ne dégageait aucune hostilité, mais il émanait d’elle bonté une infinie.

Rassuré comme un enfant au sein de sa mère, il se sentait séduit comme il ne l’avait jamais été auparavant ; un bien- être si doux l’enveloppait, tandis que la lumière du jour commençait à poindre, rivalisant péniblement avec la clarté de l’ange. Sans plus se poser de questions il s’entendit dire d’une voix transportée d’amour :

« Sois le bienvenu, Esprit de lumière, toi dont émane la beauté de Dieu, sa bonté et sa gloire ! Est- ce Lui qui t'a amené jusqu'à moi ? Tu n’es pas de cette terre, ta figure lumineuse et ton âme radieuse n’ont point été conçues dans la boue humaine, pour connaître la souffrance, la méchanceté et les tracas de ce monde ici- bas ! Pourtant, Etre gracieux, c'est toi la cause de mon triste état ! Vois, et aie pitié de moi, je suis devenu malade à cause de mes veilles et l’objet du mépris des miens ! Mes ennemis me traitent de fou, mes amis me rejettent, ma mère et mon maître croient que je suis un menteur ! Je ne dors plus et je faiblis de jour en jour ! Que me veux- tu ?»

L’ Etre de lumière se rapprocha de lui dans un doux bruissement d’ailes, le couvrit encore davantage de son aura bienfaisante et lui chuchota au creux de l’oreille :

«Anamir, toi dont les pensées sont pures et élevées, ne t’effraie pas de ce qui t’arrive ! Accorde- moi ton cœur et donne moi ta confiance afin que j'accomplisse ce pourquoi je suis venue! Te transmettre la Science sublime par ces signes car tu en es le seul digne parmi les tiens. Voici que l’aube approche et il faudra que je te quitte, hélas ! Mais ce que je désire est hors de la portée d'un humain et personne ne pourra satisfaire mes conditions. »

Comme si il était pris de fièvre Hemmu répondit sans hésiter à l’Ange, d’une voix exaltée:

« Dis- moi au moins quel est ton nom ! Si c’est mon cœur que tu désires je te l’accorde, Ange de beauté et de lumière! Je veux que tu me tiennes la main, que tu me gardes dans ton monde de clarté ! Dis moi seulement quelles sont tes exigences et qu'elles soient satisfaites sur le champ ! Demandes- tu des sacrifices? Je te consacrerai les plus beaux béliers, les blanches tourterelles et je chasserai pour te satisfaire les plus belles gazelles, si tu me l’ordonnais ! Désires- tu de l’argent ou les biens matériels de ce monde ? J’amasserai pour toi des trésors et t'en comblerai, faut- il pour cela que j’abandonne ma mère et que j'entre sous terre ! Dis- moi seulement ce que tu veux et je serai ton fidèle serviteur !»

L'ange sourit et répondit d’une voix tendre et parfumée comme la brise matinale :
« Je m’appelle Tanirt, bien aimé Anamir, ce qui signifie tout simplement l’Ange femme, dans ta langue. » Et elle continua, en souriant : « Que Dieu te garde de toutes les passions terrestres, mon ami! Ni le sang innocent et sacré d’une créature vivante ni les richesses de ce monde ne valent pour moi ton amitié la pureté de ton âme ! Ce que je veux c'est ton amitié et ta confiance et que tout ce que je demande soit accompli.»

_ Ordonne ce que tu estimes juste et je l’accomplirai. » Répondit d’un ton résolu le jeune homme et à ce moment là il se sentit capable de transporter des montagnes pour plaire à son Ange protecteur. Cette dernière lui déclara alors:

« Voici ce que je réclame de toi, Hemmu, si tu désires que je reste auprès de toi et si seulement tu acceptes mes exigences: que tu construises une maison de sept pièces circulaires, enchâssées les unes dans les autres telles les perles de corail et d’ambre d’un collier, dans une demeure qui sera le sanctuaire de notre amour. Ni les anges du ciel qui n’approuvent pas mon choix ni les hommes de ton village qui ne conçoivent la liberté d’aimer ne doivent connaître ma présence ici : que jamais je n'aperçoive ni tes voisins ni tes amis, ni même ta mère ! Ne te préoccupe pas des dépenses, je peux pourvoir à nos besoins en or et argent autant que tu le demandes, si tu pouvais réaliser mon vœu. Es- tu prêt à accomplir mon souhait ? »

Comblé de joie Anamir accepta aussitôt la demande de l’Ange. Il aurait donné sa vie si elle le lui avait demandé à ce moment là, tellement il était pénétré par sa splendeur et sa grâce.
_ Oui, tout ce que tu ordonnes, Lumière de mon cœur, je le ferai.

Et pour conclure leur promesse Tanirt et le jeune homme se prirent dans les bras l’un de l’autre en se regardant amoureusement, ils s’embrassèrent chastement, comme pour sceller leur union.
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MessageSujet: Chapitre III; Les Noces du ciel et de la terre   Mer 24 Sep - 12:47

Anamir construisit alors la maison selon les plans de sa maîtresse céleste, sur un terrain vague abandonné à cause de la rocaille, juste assez retiré de la demeure familiale ; malgré la dureté de la tâche et la perplexité du maçon qu’il engagea pour bâtir cette étrange citadelle en argile, il prétexta aux curieux qu’il était désormais devenu un homme de Dieu, qu’il avait besoin d’intimité et de paix pour se consacrer entièrement aux études et à la méditation dans la solitude la plus parfaite, dans une maison construite à l’image des habitations du paradis, telles qu’il les avait étudiées dans les sciences saintes. Tout le monde l’admira et on prétendit qu’il avait vraiment la baraka, c'est-à-dire la grâce et la bénédiction des saints hommes élus de Dieu.

Le jeune homme et l’Ange vécurent dans la maison à sept pièces le bonheur le plus complet et l’amour le plus fusionnel ; il lui consacra toute sa tendresse et son attention et telle une épouse parfaite elle lui accorda toute sa douceur et son temps, lui dévoilant jour après jour tant et tant des mystères du monde, lui apprenant le sens caché des écritures, la valeur des symboles, lui ouvrit les yeux sur tant de perspectives insoupçonnées du savoir et de la sagesse, tout en goûtant avec lui l’ineffable saveur de l’amour.

Il ne désira plus jamais la quitter, ni même la laisser un moment seule, quand il se trouvait obligé de sortir de la maison pour vaquer à des occupations routinières, accomplir les corvées de l’eau ou chercher les repas que sa mère continuait à lui préparer, pensant qu’il était fort absorbé par la prière et l’étude.

Un beau jour Anamir remarqua que Tanirt était devenue languissante et mélancolique, son humeur d’habitude sereine était devenue changeante et il lui demanda quelle en était la cause.

_Anamir, comme tu es innocent ! N’as- tu donc rien remarqué ? Ce qui devait arriver entre nous de plus merveilleux a eu lieu et me voici enceinte de toi!».

Anamir fut interloqué par cette nouvelle inattendue, il ne sut comment réagir mais une joie indescriptible le submergeait, faisant déborder son cœur de larmes de contentement.

_ Je devine ce que tu ressens, mon tendre Anamir, ne t’inquiète de rien ; vois- tu, comme les femmes de ton monde je suis traversée de désirs et de caprices inattendus ; ainsi, fais- moi plaisir, apporte- moi des cerises, c’est ce que mon envie réclame. »

_ Je te les apporterai le plus vite possible, ma bien aimée, bien que dans notre village ne pousse aucun cerisier, je vais partir dès aujourd’hui vers les contrées du Nord où l’on trouve de ce fruit en profusion ! Patiente, je serai de retour dans quelques jours ! Pendant mon absence prends- soin de toi et de notre enfant. »

Le lendemain même il la salua avant de partir, la serrant dans ses bras et la couvrant de tendres baisers.

Il prit ensuite congé de sa mère, surprise de ce départ inopiné, et pour la convaincre il lui donna comme raison de son absence momentanée son désir d’acheter des livres introuvables dans son village, dont il avait grand besoin pour ses études. Malgré tout elle fut attristée car son fils ne s’était jamais éloigné d’elle, elle eut du mal à cacher son inquiétude, le bénissant malgré tout comme si de rien n’était.

Au moment où Anamir finit ses préparatifs, il ne prit garde en cachant la précieuse clef de la maison à sept pièces sous une meule de foin, le vieux coq de la ferme qui picorait par là l’aperçut et, intrigué un moment par le drôle de manège du jeune homme, il s’arrêta un instant. Puis il continua de rechercher péniblement ses graines, sans plus prêter attention au jeune homme qui s’en allait.

Aussitôt que son fils disparut à l’horizon la mère commença à se poser tant et tant de questions, considérant la mystérieuse retraite de son fils, elle se demandait à quelles genres d’études il pouvait bien se consacrer depuis si longtemps.

Elle s’était pourtant jurée de ne jamais le déranger, du moment qu’il se consacrait au savoir et à la prière et qu’il demeurait auprès d’elle ; elle disait à qui voulait l’entendre que rien ne pouvait autant combler une mère que le fait de voir son fils devenir un grand savant, un saint de Dieu, et c’était pour cette raison qu’elle l’avait laissé tranquille, le protégeant de la curiosité et de la médisance des voisins, qu’elle avait cédé sans rien dire à tous ses désirs, son étrange habitude de s’isoler des journées entières.

Depuis quelques mois déjà elle avait noté que son fils ne fréquentait plus l’école de son village, ni la mosquée ni ses anciens camarades et les savants réputés de la contrée. Elle avait rencontré d’ailleurs un jour le vieux maître de la zawiya qui n’avait pas manqué de lui faire part de sa désapprobation, déclarant même qu’il soupçonnait son disciple le plus doué s’adonner dans le secret à des recherches occultes, et que les fameux tatouages qu’il avait aperçus sur ses mains étaient en fait des symboles magiques, de l’écriture tifinagh, cette graphie obscure et maléfique que les sorciers traçaient sur le sable pour contrarier la volonté de Dieu et propager le Mal.

La vieille dame était angoissée par tant de soupçons et elle résolut de profiter de l’absence de son fils pour découvrir toute la vérité : il fallait qu’elle pénétrât la mystérieuse maison et elle se mit aussitôt à la recherche de la clef car elle savait que son fils la cachait. Elle fouilla partout, dans les moindres recoins, mais en vain. Le vieux coq la suivait en chantant :
« Moi le gardien de la maison je sais tous les secrets! Moi l’aveugle je vois tout ce qui est caché ! »
La mère de Hemmu lui prêta alors attention et lui demanda d’une voix doucereuse :
_ Mon vieux coq, mon fidèle ami, gardien de mes biens et de mes heures, dis- moi ce que je recherche et je te donnerai une poignée de grains d’orge ! »
Le vieux coq se pavanait sans rien avouer, répétant devant les oiseaux de basse- cour émerveillés sa chanson :
« Moi le gardien de la maison je sais tous les secrets ! Moi le coq aveugle je vois tout ce qui est caché ! »
Et la femme de persévérer : « Coq, mon bon ami, mon vieux et fidèle compagnon, dis- moi ce que tu sais et je te donnerai autant d’épis de maïs que tu voudras ! »
Et le vieux coq faisant semblant de ne pas entendre continuait fièrement sa stupide chanson. Excédée la vieille femme le menaça alors:
« Stupide coq, si tu ne me dis ce que tu prétends savoir, je te trancherai la gorge à l’instant et ce soir je te mangerai à mon dîner ! »
Alors le chef de la volaille rabaissa son caquet et déclara :
« D’accord pour trois épis de maïs. Ce que tu recherches est tout simplement sous cette botte de foin. »
Aussitôt la femme remua la paille et trouva la précieuse clef. Sans plus tarder elle ouvrit la porte interdite et fut stupéfaite de trouver une pièce à la configuration inhabituelle, circulaire et complètement vide, excepté la présence d’une natte en fibres d’ajonc, une taguertilt et posé à côté d’elle une vieille paire de sandales usées, comme celles d’un pauvre vagabond.
« Voilà donc ce que me cache mon fils ! Quelle misère ! »
Se dit- elle en se pressant vers la porte suivante, sur le fronton de laquelle étaient inscrites des lettres de la même apparence que les tatouages qui ornaient les mains de son fils ; ces lettres signifiaient, elle ne le savait pas, « timzzayt », c’est à dire l’humilité.

Quand elle pénétra la deuxième pièce elle ne trouva rien non plus, à part un métier à tisser posé contre un mur, autour duquel étaient enroulés des fils de laine d’un blanc immaculé.
« Tiens ! Tiens ! Hemmu s’adonne au tissage et au raccommodage, maintenant ! On aura tout vu ! » Se dit- elle, surprise, en se dirigeant vers la troisième porte au dessus de laquelle était inscrit, toujours en lettres mystérieuses, le mot « assurfi », c’est à dire le pardon, mais elle ne put le déchiffrer. D’ailleurs elle ne remarquait même plus ces mots ornés de pourpre et d’or, tant elle avait hâte d’aller plus vite, plus loin.

« Et maintenant, que vais- je trouver encore ? » Se demanda t- elle en entrant dans la troisième pièce et elle ne trouva en effet rien d’extraordinaire, hormis un « ahlass », un bât de mulet.
« Drôle de lieu pour ranger ce matériel ! N’avons- nous pas une écurie ? » S’exclama t- elle en allant vite vers la quatrième porte sur laquelle était écrit le mot « tazddart », c'est-à-dire la patience.
« Quel gâchis de place ! C’est à devenir fou ! Hemmu manquera toujours de sens pratique ! »
Quand elle pénétra la quatrième pièce elle ne vit une fois de plus rien d’intéressant, à part une cruche d’eau posée là contre le mur, ainsi qu’un gobelet en terre.
« Ah ! Bonne trouvaille ! Tout cela m’a donné bien soif ! » Et elle se désaltéra avec plaisir. « Mon Dieu ! Qu’elle est délicieuse, cette eau ! Si bonne ! Si fraîche ! Mais de quelle source peut- il bien la tirer ? Il faudra qu’il me le dise ! »
Ayant bu à satiété elle s’en alla ouvrir la cinquième porte, ornée de l’inscription « tayri », c'est-à-dire le désir.

Elle pénétra alors dans une pièce emplie à ras bords de livres entassés partout, par terre, sur des étagères et dans des jarres il y avait là des rouleaux de parchemins, des papyrus, toutes sortes de manuscrits calligraphiés des écritures les plus étranges et les plus diverses. Et au centre de la pièce – bibliothèque se dressait un lutrin- écritoire sur lequel étaient disposés des feuillets, des roseaux taillés et des encriers.
« Mon fils est vraiment devenu un savant ! Il s’adonne à l’étude avec passion ! Je comprends maintenant pourquoi il s’isole tant ! Mais voilà encore une autre porte ! Décidément, quand ça s’arrêtera t- il ? »

Sur le fronton de cette sixième entrée était ciselé le mot « lehkemt », ou sagesse, et contrairement aux autres chambres qu’elle avait traversées et qui étaient sombres, celle – ci était éclairée par une magnifique lampe à huile, quoique d’apparence ordinaire sa lumière rayonnait de mille feux.
« Quelle splendide clarté ! Mais d’où Hemmu tient- il une telle merveille ? Et pourquoi éclaire t-il cette grande pièce vide, alors qu’il est absent ? »
Elle resta un bon moment à contempler la splendide lampe aussi subjuguée qu’un papillon de nuit par l’éclat d’une bougie ; elle se ressaisit presque à regret de son absence et vit encore une porte portant l’inscription « Tayri », c'est-à-dire l’Amour ; cette fois- ci elle s’attarda à observer les lettres qui étincelaient à la lumière, regrettant amèrement de ne pas savoir lire.
« Il faudra que je demande à mon fils de m’inculquer quelques rudiments de lecture ! Que peut bien signifier ceci ? »

Elle ouvrit la porte résolument et entre dans une large pièce meublée richement, de beaux tapis à haute laine, de coussins moelleux, de sofas recouverts de tissus délicats comme de la soie disposés autour d’une large table ouvragée, en somme un véritable nid douillet d’où émanait le faste et le confort. Et au fond de la pièce il y avait un lit à baldaquins entouré de voiles d’un bleu profond comme la nuit. La femme indiscrète était à la fois ravie par la beauté du lieu et remplie malgré tout d’une honte secrète car elle ressentait que son intrusion dans ce lieu intime était comme une profanation. Mais c’était trop tard, elle ne pouvait plus reculer et voulait tout savoir de ce que lui cachait son fils mystérieux, fusse au creux de sa couche !

Elle écarta donc les voiles suspendus et là, ô stupeur ! Il y avait une belle jeune femme endormie. Elle ne put retenir un cri strident de surprise et d’indignation, éveillant en sursaut l’Ange aux cheveux flamboyants défaits et la poitrine à moitié dénudée. La colère l’aveugla tellement qu’elle ne vit pas la somptueuse paire d’ailes blanches cachées sous les draps ni se rendre compte un seul instant qu’elle avait là, devant elle, l’être le plus pur et le plus sublime qui soit, tant elle était subitement envahie de jalousie et de dépit ! C’était clair, ce qu’elle avait soupçonné durant de longs mois sur la vie cachée de son fils unique sans oser se l’avouer se matérialisait là, brusquement devant ses yeux ! C’était donc cette créature de petite vertu apeurée, au teint pâle et à l’allure maigrichonne, la maîtresse de Hemmu ! Certainement quelque vagabonde, une traînée, puisqu’elle acceptait de vivre secrètement auprès d’un homme célibataire, de partager même son lit, elle la sorcière, la seule responsable évidemment de la folie et de l’isolement de son pauvre enfant !

La mère fulmina de fureur, invectivant de toutes ses forces la pauvre Ange terrorisée et surprise dans son intimité :
_ Qui es- tu, fille des rues ? Quelle est ta tribu et quels sont ton père et ta mère, toi qui te caches dans ma demeure ? Serais- tu une jeteuse de mauvais sorts, toi qui as envoûté Hemmu et l’as détourné de sa mère et de sa carrière ? Serais- tu une dévergondée, une prostituée pour accepter de vivre ainsi avec un homme, sans mariage ? »

Sans s’interrompre un seul instant elle laissa libre cours à son ire, harcelant Tanirt de mots les plus durs et de paroles les plus odieuses qui lui venaient à la bouche, embrasée telle une fournaise elle faillit se jeter sur la jeune créature figée de terreur, la lacérer de ses ongles, de ses mains tremblantes qui se tendaient vers ce visage blême, mais elle se retint préférant sans doute attendre le retour de son fils pour éclaircir cette trouble affaire et faisant mine de s’en aller elle la menaça une dernière fois de lui faire subir les pires tourments si jamais elle la retrouvait encore là. Après avoir craché bruyamment par terre en signe de mépris et de dégoût la femme indignée quitta le lieu d’un air triomphant, laissant Tanirt prostrée sur son lit, versant des flots de larmes d’affliction, tant elle avait été choquée par une telle scène de brutalité, blessée dans sa dignité, sa pureté et l’innocence de son amour, salies par des accusations et des propos si infâmes !

Ce qui la meurtrissait davantage c’était l’impression d’avoir été trahie par son bien aimé, le fait qu’il n’ait honoré ni sa promesse ni le pacte sacré qui les unissait, condition unique qui les liait, le serment que personne d’autre que lui et Dieu ne pénétrât le temple de leur amour ! Elle était résolue de partir au plus vite, quitter ce lieu profané, s’enfuir du monde odieux des humains à tout jamais, si ce n’était le désir de voir une dernière fois celui avec qui elle avait partagé un amour parfait, tant de doux moments, Hemmu en qui elle avait entièrement confiance !
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MessageSujet: Chapitre III; l'Exil et la passion   Mer 24 Sep - 12:51

Trois journées seulement après son départ Hemmu était revenu à son village, heureux et impatient de retrouver sa chérie. Mais aussitôt qu’il s’approcha de sa maison il eut le pressentiment qu’un malheur était arrivé. Le vieux coq qui ne faisait guère attention habituellement à sa présence s’était enfui en le voyant, sa mère qui l’accueillait toujours chaleureusement ne s’était pas montrée au seuil de sa porte et dans la ferme régnait un silence lourd et inhabituel. Aussitôt qu’il débarrassa son cheval de ses harnais et de sa selle, lui servant d’abord à boire et à manger, il essaya de mettre la main sur la clef et se rendit compte qu’elle n’était plus à sa place, que la paille a été remuée !
Il courut vers la porte de sa maison qu’il trouva ouverte ; il parcourut atterré les six pièces jusqu’à la retraite de sa tendre compagne et la trouva, comme il le craignait, effondrée sur son lit mouillé de pleurs. Il la prit dans ses bras, la secoua, tellement elle était abîmée dans son chagrin :
_ Tanirt ! Tanirt ! Qu’as_ tu ? Que s’est- il passé ? »
Au son de sa voix l’Ange releva son regard rougi de larmes et lui dit :
_ Hemmu, au nom de notre amour, au nom de notre enfant, laisse- moi partir, revenir là d’où je viens, du Septième Ciel que je n’aurais jamais du quitter ! Notre pacte a été brisé, tu ne pourras plus me retenir et je ne puis demeurer davantage dans cette terre où mon esprit a été souillé, sinon je vais mourir et le fruit de notre union avec moi. Déjà je sens le mal se propager en moi et je dépéris d’heure en heure… Adieu, mon amour, toi le seul que j’ai vraiment aimé ! A jamais. »

Ce fut au tour du jeune homme de s’affliger, ne sachant quoi répondre ni que dire, il pleurait de tristesse et de remords, perdre sa raison de vivre, son unique bonheur, sa bien aimée et son fils, à cause d’une négligence stupide, sa naïveté et sa trop grande confiance ! Il était autant désemparé que Tanirt qui s’apprêtait à partir, ses ailes blanches frémissantes de tristesse ou d’impatience de s’envoler.
_Tu ne peux pas m’abandonner ainsi ! » La supplia t-il, effondré à son tour sur le sofa froissé de larmes. « Donne- moi au moins une seule chance, un seul espoir pour que je puisse croire encore en toi car sans ta présence je ne peux plus vivre ! »
Elle connaissait parfaitement son cœur, elle savait qu’il disait vrai et que pauvre mortel sans espérance il se laisserait mourir de chagrin.
_ Là où je vais tu ne pourras pas me rejoindre, sans souffrir, tendre compagnon, aucun humain n’est revenu vivant du Royaume des cieux ! Je ne peux t’en faire la promesse mais je te laisse cette bague en témoignage de notre amour. Garde- là toujours, peut- être qu’elle te mènera jusqu’à moi. »

Elle s’approcha alors d’une fenêtre, décidée, et après un long baiser d’adieu elle déploya ses ailes telle une immense colombe et s’envola dans l’azur, à une vitesse prodigieuse. Il la suivit du regard, hébété, jusqu’à ce qu’elle disparut complètement.

Hemmu resta une longue période cloîtré dans sa maison, n’ayant plus le goût à vivre : il haïssait le jour, demeurait accroupi dans un coin de sa chambre, sur la vieille natte, ruminant de sombres pensées, donnant libre cours à son chagrin, n’ayant que sa flûte dont il jouait longuement, pour se consoler de sa peine.

Ni sa mère qui le suppliait de se relever ni le vieux maître qui venait lui réciter des prières incompréhensibles et monotones, lui parler de sagesse et de résignation n’arrivaient à le convaincre de sortir de sa mélancolie et de faire le deuil de son mystérieux bonheur. Il répétait seulement le nom de Tanirt et son désir de la rejoindre là où elle se trouvait, au ciel ou au paradis, même si il fallait pour cela mourir.
Bientôt on le considéra comme possédé par de mauvais esprits car un tel amour était inconcevable au commun des mortels. Il faillit les croire et pour s’empêcher de sombrer dans le folie il regardait la bague qu’il avait mise à son auriculaire, se noyait dans la contemplation du chaton d’opale, esquissant d’étranges et douloureux sourires.
« Mon fils, que deviendrai- je sans toi ? Lui répétait souvent sa mère. Tu es mon unique enfant, ma fierté et mon soutien. »
_ Je t’aime plus que tout au monde, mère, mais sans elle ma vie ne signifie plus rien ! » Lui répondait- il inlassablement, incapable de la consoler, conscient et gêné de la peine qu’il lui infligeait. De son côté la mère était enfermée dans son malheur, regrettant amèrement de s’être immiscée dans les affaires de son fils, d’avoir découvert son secret, mieux aurait valu pour elle ne rien savoir de sa vie cachée et de le garder auprès d’elle, heureux de vivre.

Un jour finalement, alors que son vieux maître était venu comme à son habitude pour lui parler et lui faire prendre raison, lui dire de s’en remettre à Dieu et de fonder une famille, Anamir releva la tête et sortit de son silence :
« J’ai pris ma décision : je pars aujourd’hui même la retrouver, où qu’elle soit. Rien ni personne ne me retiendra séparé d’elle. Ou je la retrouve ou je meurs. »
Et il prit sa mère effondrée dans ses bras, l’embrassa tendrement, en lui disant :
« Adieu, ma mère ! J’implore ton pardon pour la tristesse que je t’ai donnée et j’invoque ta bénédiction pour mon entreprise ; c’ est ma destinée et il faut que je l’accomplisse. »
Puis il se tourna vers son vieux maître, lui embrassa respectueusement l’épaule et lui dit :
« Adieu, vénérable maître. Ne m’en veuillez pas si j’ai désobéi à votre volonté et à votre enseignement mais il en est ainsi, il faut que je suive le choix de mon cœur et ce que Dieu a voulu pour moi. Chacun est maître de sa destinée. »
En cachant les larmes de son chagrin il prépara son cheval, monta sur selle et s’éloigna, déterminé à ne pas revenir tant qu’il n’a pas accompli sa décision. Quand il fut éloigné de son village il s’arrêta un moment, salua de loin une dernière fois la maison de son enfance et ceux qu’il aimait, sachant qu’ils le suivraient longtemps du regard et de leurs pensées. Puis il talonna sa monture, s’élança résolument dans sa quête, vers le Nord, là où s’élèvent les plus hautes montagnes du pays.
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MessageSujet: Chapitre IV; Le Fou de Dieu   Mer 24 Sep - 12:54

Il traversa maintes villes et bourgades, de vastes étendues désertes où ne vivaient que des fauves, des forêts profondes, des collines escarpées parcourues de torrents ; il s’arrêtait parfois dans les bourgs accueillants pour se restaurer et demander sa route. Il pénétra bientôt des pays peu familiers où presque plus personne ne parlait sa langue. Grâce à son regard franc et son attitude pacifique il était presque partout bien accueilli ; mais il semblait bien étrange malgré tout, ce voyageur mélancolique qui semblait errer sans but, portant sur les épaules un fardeau lourd et invisible. Grâce à son inclination naturelle à la solitude il se sentait parfaitement chez lui partout où il allait dans le monde, au sein des personnes familières comme parmi les étrangers, comme à ce moment là, attablé dans une auberge, mangeant une assiette de lentilles, il n’était guère dérangé d’être assis au milieu de la salle, ignorant les autres clients qui l’observaient de temps à autre, l’œil intrigué. Il était abîmé dans une rêverie infinie et écarquillait ses yeux bruns et profonds comme la nuit, lorsqu’ il portait une chope d’eau fraîche machinalement à ses lèvres. Un homme qui l’observait avec intérêt depuis un certain temps s’approcha de lui et l’interpella avec familiarité, curieux de savoir qui il était et d’où il venait.
_ Salut, l’ami ! Un plat de lentilles épicées, c’est agréable par le temps froid qu’il fait, n’est- ce pas ? Il n’ y a rien de meilleur pour se réchauffer le ventre et tu sembles venir d’une contrée bien ensoleillée ! Es- tu Maure ? Numide ? Un soldat en permission ?
Anamir comprit vaguement le discours du curieux personnage grâce à des bribes de mots familiers, à des mimiques et des gestes explicites ; il hocha seulement la tête en souriant, poliment, émit quelques paroles timidement, dans sa langue.
_ Un Mauro ! j’en étais sûr ! Si tu parlais au moins l’arabe, on aurait pu se comprendre. Mais attends ! Ce n’est pas tes congénères qui manquent dans les parages ! Ola ! Yedder ! »
L’intrus appela une personne invisible qui devait se trouver au fond de la gargote sombre. Et en effet, un grand gaillard bien baraqué, à la barbe bien taillée, portant un tablier de cuir autour de la taille apparut et les rejoignit.
_ Salut, Miguel, que veux- tu ? Maugréa le nouveau venu, comme si il fut dérangé dans ses occupations.
_ Voici un de tes charmants compatriotes avec qui c’est difficile de communiquer. Demande lui ce qu’il recherche, il a l’air perdu. Peut- être essaye t- il de rejoindre son régiment ?
_ Et de quoi te mêles- tu, Miguel ? Tu ne pouvais pas le laisser tranquille ? Fiche lui la paix, il n’est pas obligé de nous relater son histoire. »
Yeder jeta un regard compassé sur Anamir et fit semblant de retourner vers son travail.
_ Hé ! Fais- le au moins pour lui ! Pour moi, allez ! Ce que vous pouvez être individualistes, vous autres Amazighs ! Il a certainement besoin d’aide ! Je te vaudrai une chope de bière. »

Sans attendre que Yedder lui posât la question, parce qu’il avait parfaitement compris de quoi il retournait, Anamir demanda à l’homme le plus naturellement du monde :
_ Je ne suis pas soldat, je ne suis que de passage, je désire rejoindre le Royaume des cieux. Mais plus je continue ma route, plus ma destination semble s’éloigner. Quelqu’un pourrait- il m’indiquer le chemin ? »
Les deux hommes furent interloqués par cette réponse saugrenue et restèrent interloqués, ne sachant quoi répondre. Puis Yedder partit dans un rire sardonique, ce qui finit par attirer l’attention de tout le monde. Puis il lança, ne pouvant plus contenir sa stupéfaction :
_ Il recherche la route pour le royaume des cieux ! Avez- vous entendu ? Notre étrange voyageur désire connaître le chemin qui mène au Ciel ! »
Tous les clients de l’auberge furent bien entendu étonnés, amusés par une telle déclaration, ne sachant comment considérer Anamir, un fou, un idiot ou un illuminé.
_ Je crois comprendre, fit Miguel qui semblait bien le seul à garder encore son sérieux et toujours décidé à venir en aide à l’étranger. C’est un Mauro, un infidèle, et il cherche tout simplement à se convertir à notre sainte foi, la seule qui mène au paradis, au Royaume des cieux de notre Seigneur ! Il faut lui indiquer l’église ou bien convoquer le curé, voilà tout ! »

En effet tout sembla s’éclaircir alors pour l’assemblée médusée et Yedder en paraissait gêné, sans doute regrettait- il d’avoir ri un peu trop vite ; pour réparer sa méprise il annonça d’un ton amical et compréhensif :
_ Puisque tu désires devenir Chrétien, c’est ton choix, il n’ y a pas de mal à cela ; je te présenterai à l’abbé, il te renseignera mieux que toute cette troupe de païens ! »

Et tout le monde rit, comme pour clore cet incident drôle et somme toute banal ; les hommes retournèrent à leurs palabres comme si de rien n’était. Des pèlerins, des mystiques, ce n’était pas ce qui manquait en ce temps là en ces contrées de passage, tant l’obsession de Dieu et du salut éternel était la principale préoccupation de beaucoup de gens.

Anamir se rendit compte du malentendu et ne dit rien ; il était décontenancé et impuissant de leur expliquer qu’ils se trompaient à son sujet, mais à quoi bon ? Personne ne comprendrait jamais son histoire. Il attendit que toute attention fut détournée puis il fit signe discrètement à Yedder, l’invita à s’asseoir à sa table.
_ Tu ne m’avais pas compris, Yedder, lorsque j’avais dit « Royaume des cieux ». Je pensais que tu me comprendrais, toi ; je ne désire pas changer de conviction ou aller à un paradis éternel improbable ; je veux tout simplement rejoindre celle que j’aime, un Ange, un être céleste si tu veux, qui réside vraiment dans les cieux. Crois- tu que ce père Ignacio pourrait m’être de quelque secours ? »
_ Tout simplement ? Et tu penses que je vais croire ton histoire à dormir debout ? Ecoute- moi bien, l’ami, vous autres Maures vous êtes des cinglés, et personne ici ni ailleurs n’a jamais vu ou entendu parler de ton royaume des cieux, personne n’est jamais revenu du pays des anges pour nous en parler. Tu es un dément, je ne peux que prier pour toi Yakouch notre Dieu ou Anzar le Maître des nues, pour qu’ils te viennent en aide. Je ne peux absolument rien faire pour toi. » Et il rajouta, en se rapprochant du jeune homme : « Et je t’en conjure, en tant que cousin, de ne plus parler de ces choses là, car tu risques de t’attirer des ennuis. Les anges et les démons sont des choses mal vues dans ces parages, on risquerait de te prendre pour un sorcier ou un illuminé et les choses se passeraient très mal pour toi. Rentre chez toi, car les temps sont dangereux et profite de ta jeunesse et de ta liberté. »

Anamir ne put que se taire et sans protester, il replongea dans son mutisme et sa mélancolie. Yedder s’était relevé, apitoyé mais convaincu d’avoir accompli son devoir ; il retourna au fond de la gargote, méditatif. Le jeune homme se releva, mit sa musette par-dessus son épaule, enfila son burnous de laine, régla sa consommation et salua les gens d’un geste discret, en se dirigeant vers la sortie.
_ Que notre Seigneur te vienne en aide, étranger ! » Lui lança Miguel en guise d’adieu. « Amen ! » Répondirent quelques hommes, touchés par la quête spirituelle du jeune homme. Yedder qui continuait à l’observer, mine de rien, hésita un instant et le rejoignit à la sortie, au moment où il détachait son cheval.
_ Ecoute, Fils d’Amazigh, je ne désire pas te laisser partir à l’aventure comme ça, désespéré. Je veux bien te croire, car tu as l’air franc et déterminé. Et je sais par ma culture et mon expérience que ces choses là peuvent être vraies. Les temps ont changé et tu ne peux demander à aucune personne de t’aider, ni même te renseigner, sans qu’on ne te renvoie à une église ou vers une mosquée. Mais si tu crois encore en nos légendes, si tu as su garder le secret de l’Invisible, comme il est d’usage encore chez nous, avant que l’on subisse ces religions intolérantes et étriquées, tu sauras parler aux animaux, aux arbres, aux rochers et comprendre les voix des éléments de la Nature avec ton esprit et ils te donneront la réponse que tu attends. Suis ton cœur et tu atteindras ton objectif. Mais je t’en conjure, éloigne- toi des hommes, évite leurs habitations et tu trouveras l’issue pour ton monde merveilleux. Va toujours vers les montagnes du Nord, là où te guide ton intuition. Azul agma ! » Conclut-il, en portant la main sur sa poitrine, signifiant « Je te porte en mon cœur, frère ! ».

Le visage de Anamir s’illumina d’une lueur d’espoir, malgré l’imprécision des renseignements de Yedder, il comprit le sens du message malgré tout et c’est tout ce qu’il désirait entendre, une voix amie et compréhensive. Il monta sur son cheval, lança un « Tanmirth ! » en guise de remerciements et se dirigea vers le Nord.


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MessageSujet: Chapitre V; Les sentiers de la lumière   Mer 24 Sep - 12:57

Il fit exactement ce que lui conseilla Yedder : dès qu’il voyait des habitations il s’en éloignait, lorsqu’il arrivait à une ville ou à une bourgade il les contournait, résolu de ne plus parler à aucune personne, sachant qu’aucun enfant d’Adam ne lui viendrait en aide. Il ne se pressait plus guère, allant au rythme de sa monture qui semblait suivre une route connue d’elle seule.

Le regard d’Anamir embrassait des horizons vastes, sa poitrine se gonflait des brises fraîches et chargées de senteurs qui embaumaient les plaines ; il s’imprégnait de la lumière et de la chaleur du Soleil avec délectation et gratitude ; sensible au vol de l’outarde, attentif au bruissement du vents dans les ramures, il s’abandonnait confiant et serein au murmure apaisant de la Nature, abandonnant peu à peu ses pensées intérieures faites de vagues inquiétudes et d’interrogations, ce bavardage silencieux et continuel qui l’oppressait.
« Renoncer à soi pour retrouver l’immensité ; abandonner la stature d’homme pour se fondre dans la clarté ; voir se poindre la lumière au creux de l’obscurité de son âme, aller à l’essentiel, à la pureté originelle du monde. La réponse est là, claire et évidente, limpide comme l’eau chantante de cette rivière… » méditait- il, en laissant libre cours à son cheval, heureux de tremper ses sabots dans le cours d’eau et de boire à sa guise.
« Rivière, toi qui féconde la Terre, tu dévales heureuse et impétueuse des hauteurs vers la mer, tu portes en toi les énergies et le murmure de l’univers, as- tu des nouvelles de ma bien aimée ? »
Et rêveur il crut entendre la rivière dans sa rumeur monotone lui répondre du creux des rochers, des futaies qu’elle caresse :’ Remonte le cours de mon périple, je te montrerai la route et tu trouveras ta réponse. » Comblé comme un enfant livré à ses chimères il poursuivait son ascension le long des berges, jusqu’ à des endroits favorables où il s’arrêtait pour se reposer et se restaurer. Dans une clairière il alluma un feu et pensa à Tanirt en contemplant les myriades d’étoiles qui lui rappelaient son éclat et sa beauté ; et en s’adressant aux astres inaccessibles, comme à des amis qui lui tenaient compagnie, c’était à elle qu’il s’adressait, en chantant :

« Long est le chemin qui mène vers toi
Inaccessible est ta haute demeure
Mais où que je sois, je te vois
Et tu m’accompagnes en toutes heures.
Je ne peux renoncer à ton éclat
Ni jamais oublier ta splendeur
Dis- moi, mon Ange, quel chemin mène vers toi ? »


Et plus il s’épanchait, plus il était certain que les étoiles scintillaient davantage à ses paroles, que de là où elle se trouvait elle l’entendait et lui répondait secrètement.
Des mois durant, il poursuivit ainsi son périple, sans jamais se décourager ni faiblir, se contentant de peu pour survivre, des fruits, des racines, des poissons et des coquillages qu’il pêchait et de petit gibier qu’il capturait ; il avait pris goût à cette vie sauvage qui convenait tout naturellement à son caractère solitaire et contemplatif.

Cela faisait des jours qu’il errait ainsi dans une immense étendue désertique et minérale, guidé seulement par son instinct et par la crête lointaine et presque imperceptible des cimes qui se profilaient à l’horizon. Il n y avait plus aucun petit animal dans les fourrés ni aucun oiseau dans le ciel pour captiver son regard, ni le moindre arbuste qui aurait pu ravir son cheval terrassé par l’ennui et la fatigue. Partout il ne voyait que rocs et pierrailles à perte de vue, entassés là par on ne sait quelle divinité ingrate, comme un peuple innombrable figé pour l’éternité. Et dans ce silence pesant il lui semblait parfois que les blocs de pierres dressés comme des sentinelles impassibles, ou couchés comme des guerriers abattus l’épiaient, murmuraient on ne sait quelles paroles minérales dès qu’il s’éloignait et leur tournait le dos. Malgré sa solitude extrême il avait la nette impression qu’il n'était plus seul, qu’il traversait un territoire d’esprits invisibles qui scrutaient le moindre de ses gestes. Une frayeur irrésistible s’était emparée de lui, à telle point que des frissons désagréables parcouraient ses membres par intermittences, comme des signaux d’avertissement. Une frayeur instinctive le gagnait, amplifiée par le gémissement régulier et lugubre du vent surgissant de nulle part tout autour de lui, comme des imprécations de génies ou des pleurs des âmes de l’au-delà.
« C’est ici le Royaume des morts… » lui susurrait sa folle imagination et il avait peur de devenir lui-même l’un de ces esprits pétrifiés. Il avait hâte de sortir au plus vite de cet espace hostile et immobile, d’apercevoir au plus vite n’importe quoi de nouveau, ne fusse qu’un signe du destin, un oiseau, quelque chacal, pour avoir la certitude de ne pas être tout seul au monde, de ne pas avoir pénétré par mégarde une dimension infernale. Et ce fut précisément une forme imprécise et sombre qu’il aperçut au loin devant lui, sur laquelle se fixa son attention. Il accéléra le trot de sa monture, ayant finalement un but à atteindre. Plus il s’en approchait plus il distinguait un vieil arbre absolument solitaire dans ce néant ; il avait les branches dénudées, dressées douloureusement vers le ciel comme si il soutenait désespérément la voûte céleste, des racines saillantes dévorées par le vent et s’accrochant comme des serres puissantes au sol aride. Il se dirigea résolument vers l’arbre, comme le ferait un homme égaré apercevant soudain un compagnon d’infortune.
Il caressa le tronc calciné comme pour le saluer, empli de sympathie et d’admiration pour une telle force de survie, exprima quelques paroles de gratitude pour cette présence inespérée. Il avait tant besoin de parler, de communiquer, de recueillir la moindre consolation pour briser la chape de silence qui le laminait.

_ Arbre vénérable, lui dit- il, empli de respect et de tendresse, de ma vie je n’ai vu une créature aussi valeureuse que toi. Comment fais- tu pour demeurer vivant et debout dans ces espaces désolés ? D’où te vient ce désir de vivre, malgré le vide et la solitude ? Serais- tu quelque roi châtié par un dieu vengeur ? Ou quelque génie bienveillant gardien de ces lieux ? Même les arbres se plaisent à vivre ensemble, jusqu’au creux des dunes, là où il y a un filet d’eau, mais toi tu es encore plus seul et tu sembles égaré ici comme moi. »

Les branches de l’arbre frémirent sous la caresse du vent, faisant résonner des feuilles sèches et ce bruit, pourtant insignifiant parut à Anamir comme la plus douce des mélodies ; il ferma les yeux de plaisir, satisfait de cette réponse délicieuse, posa sa main affectueusement sur l’arbre et se sentit vraiment moins seul. Il lui sembla même percevoir le battement de vie sourdre des entrailles de la terre, la sève frémir le long du tronc et il se sentit également revivre comme un être de chair et de désirs, et non une pierre inerte et dure.
_ Arbre vénérable, toi qui élèves tes branches vers le firmament et qui reçois les confidences du vent, le murmure du silence, toi qui plonges tes racines au creux des enfers et qui tires ta subsistance même de la pierre, dis- moi si je puis encore espérer, retrouver celle que mon cœur désire avec ardeur ?
Et l’arbre répondit du haut de sa couronne bruissante, du creux de son tronc :
_ Tant que ton désir demeure tu verras ton rêve devenir réalité et tu l’as presque atteint, tant que tu l’étreins dans tes pensées. Toi et moi nous survivons car nous avons tout sacrifié pour une pensée de lumière. »

Anamir fut attristé de ces paroles qui murmuraient au travers du feuillage remué par le vent. Tout en fermant les yeux pour réprimer sa déception il dit :
« Je veux atteindre celle que j’aime le plus vite possible, je ne puis rester séparé d’elle plus longtemps, car j’ai peur qu’elle m’oublie. Je veux la voir de mes yeux, la toucher de mes mains, et non de mon cœur et de mes pensées seulement. Je veux la sentir de toutes mes fibres maintenant et ne plus endurer l’absence et la séparation. Un désir de lumière ne comble pas mon cœur, je veux me fondre dans cette lumière entièrement. »
_ Je ne puis t’aider davantage, ardent et impatient jeune homme. Tout ce que je peux t’offrir est un peu d’ombre et de repos. Comme à cet aigle qui vient parfois reposer ses ailes fatiguées sur mes branches. Lui saura sûrement te guider vers ce Royaume de clarté… »
_ L’Aigle de clarté ! Tanirt m’en avait parlé ! » S’exclama Anamir rayonnant de joie. « Où pourrai- je le rencontrer ? Je t’en conjure, Arbre généreux, dis- le moi ! »
_ Je ne sais pas où se trouve son aire inaccessible mais le Sage de la Montagne te le dira, lui, si il consent à ta demande; lui seul le sait mais il ne donne ses secrets qu’à ceux qui en sont dignes. Peut- être auras- tu une chance, avec lui. »

Et l’Arbre du désert lui indiqua le chemin qui mène vers la retraite du Sage de la Montagne. Anamir resta encore quelques jours auprès de l’Arbre, pendant lesquels ils s’entretenaient de la patience et de la solitude, ils mêlèrent leurs chants et leurs musiques, Anamir jouant de sa flûte et l’Arbre modulant des airs en captant le souffle du vent ; ils partagèrent ainsi des moments d’amitié et un matin Anamir salua le Gardien du désert et partit.


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MessageSujet: Chapitre VI; Les Maïtres des ténèbres   Mer 24 Sep - 13:01

Un nouvel espoir gonflait son âme et souvent il scrutait le dôme céleste, espérant apercevoir l’Aigle de clarté, mais ce n’étaient que nuées de vautours, comme à l’ordinaire, qui sillonnaient l’azur. Il savait qu’il lui fallait d’abord atteindre la Montagne, rencontrer le vieux sage, lui parler et savoir le convaincre. Pendant qu’il ruminait ses pensées il parcourait une vaste étendue herbeuse monotone, il vit se profiler au loin les silhouettes vagues de trois cavaliers qui étaient postés sur sa ligne d’horizon, comme si ils l’attendaient. Plus il se dirigeait vers eux, plus il les distinguait parfaitement et leur stature hiératique, leur immobilité avait quelque chose d’étrange et d’inquiétant. Il pensa les éviter, il essaya de s’éloigner de leur chemin mais nulle part autour de lui il n y avait quelque échappatoire, un bosquet ou quelques rochers pour se soustraire à leur regard, car il avait le pressentiment qu’ils l’observaient et l’attendaient de pied ferme. Il voulut rebrousser chemin, trouver quelque refuge, le temps qu’ils disparaissent, mais c’était trop tard ; il dut continuer vers eux, malgré sa crainte et le sombre pressentiment que manifestait son cheval devenu anxieux.

Lorsqu’il fut à leur hauteur il réussit à demeurer impassible, à les saluer le premier, comme le voulait l’usage, mais plus il osait les regarder avec insistance, plus il avait l’horrible vision de leurs visages qui se transformaient en figures animales ! Les trois cavaliers avaient des têtes de lézards énormes, proportionnées à leur stature d’hommes ; habillés tels des guerriers, de baudriers et de côtes de maille, ils portaient à leurs bras musculeux et ornés de bracelets de cuir larges des espèces de boucliers, des rondaches de cuir épaisses, tandis que d’inquiétantes lames effilées étaient suspendues à leurs ceinturons.

Fasciné par leur fantastique apparence Anamir demeura tétanisé sur sa monture immobile, n’esquissant plus ni parole ni geste, tellement il était hypnotisé par leurs regards reptiliens et leur attitude dominatrice. Et pendant qu’il demeurait figé, tel une pitoyable figurine d’argile, il perçut une voix sifflante et rauque l’interpeller, provenant de l’un des trois guerriers à tête de lézard, bien qu’aucune des trois créatures monstrueuses ne semblait remuer ses lèvres, hormis ce filet sombre et rougeâtre telles des langues de vipère frétillant par intermittences rapides sur leurs faces écailleuses.
_ Etranger barbare, dit la voix, tu as franchi le Territoire interdit des Ombres et désormais tu tombes sous nos lois.
_ Tout ce qui se trouve sur notre territoire nous appartient et ce que nous allons prendre aussi ailleurs, corps, âmes, esprits et richesses, tout tombe en notre possession. » Dit une seconde voix et aussitôt qu’elle eût fini une troisième, distincte par son timbre, reprit avec plus d’autorité que les précédentes :
_ Tu es désormais en notre possession, tu ne pourras plus retourner là d’où tu viens, ni aller de l’avant, vers ton but. Nous sommes les Vigiles de la barrière entre les Deux Mondes, le pays de la boue que tu as déserté et le Royaume de clarté que tu désires transgresser. Ici se termine ton périple et pour te châtier nous allons te dépecer.

Saisi d’effroi à ces paroles, Anamir fut toujours impuissant d’esquisser le moindre geste, d’émettre le moindre cri d’horreur. Ne fut ce le battement de son cœur qu’il entendait résonner comme un tambour endiablé dans sa poitrine et ses tempes, il se serait cru mort, pétrifié comme ces rochers qui l’avaient tant impressionné auparavant ; Il crut qu’ils allaient vraiment le mettre en pièces, là, sur le champ, à l’aide de leurs terribles cimeterres, mais ils continuaient à délibérer de son sort :
_ J’ai droit sur ton âme et ta langue : désormais tu ne diras que mes mots, tu ne chanteras que mes paroles, tu ne ressentiras et tu n‘exprimeras tes émotions qu’à travers mon langage, et tu oublieras jusqu’au souvenir de la langue de ton père et de ta mère ! »
Il parut à Anamir de comprendre parfaitement la langue de l’Homme – reptile, et les pensées qui se formaient désormais dans son esprit n’étaient alors plus celles de sa langue maternelle. Pendant qu’il constatait avec effarement le changement qui s’opérait en lui, l’effacement des mots familiers qui l’avaient toujours accompagné, la deuxième créature prit la parole et annonça :
_ Pour ma part je prends ta mémoire et ton Histoire, je suis le maître de ta terre et de tous tes biens. Ton passé sera effacé et tout ce que recèle ta mémoire sera aboli; Tu erreras indéfiniment dans les marges du temps, l’exilé absent de toute mémoire, excepté les souvenirs que je t’inculquerai pour célébrer ma seule gloire. »

Et pendant que l’Homme – lézard terminait son effroyable déclaration Anamir ressentit un immense vague à l’âme l’envahir, comme si la réalité de son caractère s’effaçait, comme si une immense vague intérieure le submergeait et emportait tout ce qu’il savait et ce qu’il croyait. Il voulut hurler d’épouvante mais sa langue resta inerte, il désira fermer les yeux pour retenir de toutes ses forces toutes les idées qu’il s’était forgées durant toute son existence, s’accrocher comme à un rocher de salut à son identité, jusqu’à son propre prénom, son ultime repère tangible qui lui paraissait disparaître, mais son regard restait obstinément ouvert, subjugué par les pupilles lumineuses des trois créatures qui suçaient tout son être, comme le ferait un serpent vidant un œuf de son contenu.

Pendant qu’il était englouti dans ce cauchemar sans nom la troisième créature prit alors la parole et déclara :
_ Ce qui me revient de droit c’est l’essence même de ton être, ta conscience et ton esprit : tu ne seras plus, tu n’existeras plus qu’à travers ma volonté suprême : ainsi mon propre esprit en sera décuplé, car j’anéantis toute différence, j’éradique toute liberté et conscience en dehors de ma suprématie. A travers ton assujettissement total c’est l’ensemble de ton peuple qui tombera peu à peu sous la domination des Maîtres de l’Ombre et du Destin. »

Une fois cette terrible sentence prononcée les trois affreuses créatures détournèrent leurs noirs destriers et disparurent dans les brumes, abandonnant Anamir à son nouveau sort, complètement anéanti, ne pouvant réaliser ce qu’il venait de subir : sans le toucher une seule fois ils l’avaient entièrement dépouillé de tout son être, il n’était plus lui-même, radicalement métamorphosé en un étranger qui habitait son corps et jusque ses pensées intimes.


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MessageSujet: Chapitre VII; Le zèle du Renégat   Mer 24 Sep - 13:06

Il commença à s’animer petit à petit, esquissant des gestes, comme un pantin désarticulé, machinalement, ne sachant plus que faire ni où aller. Il sollicita d’un coup de talon son cheval et il se mit à errer sans plus de but, sans rêves ni de volonté. Ses pensées n’étaient plus les mêmes, certains mots anciens lui revenaient à la mémoire mais comme s’ils fussent inconnus, désagréables et lourds sur sa langue, il voulait les cracher tellement leur goût lui semblait amer. Il ressentait également une gêne terrible en réalisant comment il était vêtu et il éprouva du chagrin et de la honte de ce qu’il était.

Néanmoins le souvenir des Kuracht, les Maîtres de l’Ombre et du Destin restait vif en lui, comme une obsession naissante, grandissante ; il ressentait du plaisir et de l’admiration pour ces trois étranges créatures, de la sympathie et une fascination dévorante pour leurs paroles qui l’avaient marqué profondément, tel un fer rouge : il fallait qu’i leur ressemblât, qu’il parlât dorénavant comme eux, exactement comme eux, qu’il s’identifiât à eux et qu’il servit leurs desseins avec zèle et abnégation, jusqu’à la mort s’il le fallait.

« Je dois rencontrer mes frères les serviteurs des Maîtres de l’Ombre et du Destin, nos maîtres les Kuracht, que la gloire les accompagne ! Je dois rejoindre l’armée des Victorieux. » Se disait- il intérieurement, en poursuivant son chemin vers nulle part, mais comme guidé par une puissance invisible et irrésistible.
Bientôt il vit un campement où régnait une activité débordante ; une multitude d’hommes, de femmes, comme lui, jeunes et moins jeunes s’affairaient là autour de foyers de feu, dans un désordre indescriptible d’armes, de lances, de chevaux et d’engins de guerre.
_ Sois le bienvenu, frère, tu arrives au bon moment. » Lui dit un soldat cuirassé, armé d’un sabre étincelant qu’il tournoyait dans le vide, comme pour s’ exercer et en éprouver la maniabilité. Un de ses compagnons, tout aussi excité rajouta à son intention :
_ S’il te plaît, ne reste pas là à ne rien faire, va choisir tes armes, prends celles qui te conviennent, mets – toi un casque et un baudrier, car bientôt sonnera l’appel du rassemblement. Viens avec moi, tu sembles perdu. Et- tu une nouvelle recrue ?
_ Oui, répondit Anamir machinalement, ébloui par les costumes impressionnants des guerriers, fasciné par leurs armes rutilantes, envoûté par les cris de guerre et d’exaltation en la victoire à venir.
L’armurier l’accueillit avec chaleur, lui permit de choisir et de prendre ce dont il avait envie. Le choix du jeune homme se porta sur un sabre et un bouclier ; puis il essaya un casque, enfila une côte de maille et se sentit tout à coup empli d’un désir de bataille, impatient d’en découdre le plus vite possible avec des ennemis qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait encore jamais vus. Une seule chose lui importait, se battre et vaincre, pour la gloire des Kuracht ! Il allait leur prouver qu’il était un grand guerrier, invincible.

Quand il fut prêt il rejoignit à dos de cheval la multitude de soldats qui grouillait sur la place en désordre, étendue vaste et informe toute hérissée de piques, de sabres au clair, d’étendards où le noir, le blanc et le vert dominaient. Des cris de joie et de ferveur fusaient dans l’air chargé de poussières et d’odeurs de sueur, témoignant d’une grande impatience et d’une détermination à son comble, telle une horde de fauves ne pouvant plus contenir leur soif de sang, les guerriers pressaient leurs chefs de donner le signal du départ.
Un officier, juché sur son cheval blanc se positionna sur un monticule et entouré de deux porte – étendards éleva vers le ciel ce qui semblait être un livre, provoquant aussitôt un fantastique vacarme de cris de bravoure. Et aussitôt la formidable armée se mit en branle, dans un désordre apocalyptique, en direction des vallées.
Anamir, comme ne goutte d’eau dans une rivière se laissa emporter par cette déferlante guerrière, vibrante d’un enthousiasme malsain, qui le submergeait.
_ C’est ta première bataille pour la Cause, n’est- ce pas ? » S’enquit son compagnon, plus habitué à ces expéditions par le détachement et l’assurance qu’il manifestait.
_ Oui, répondit le jeune homme, sans quitter l’horizon de son regard extatique. Et je regrette d’avoir tant attendu ! »
Le vétéran sourit avec bienveillance et rajouta :
_ Ne t’en fais pas ! Tu n’as rien perdu pour t’illustrer au combat et prendre part aux honneurs ! Le monde que notre seigneur Kurracht veut nous donner est vaste, il nous appartient sans limites et il n’attend que ton appétit pour le croquer comme une pomme bien mûre, prête à tomber dans ta main ! N’as- tu pas peur ? Tu n’as jamais combattu auparavant, apparemment… »

Anamir ne répondit pas, fixant toujours droit devant lui, le regard fiévreux, les mâchoires tendues, ressentant peut- être cette dernière remarque comme une moquerie. Un autre cavalier qui voulut se montrer plus sage sans doute répondit à sa place :
_ Mais qui hésiterait une seconde à mourir en martyre pour la gloire de Kuracht ? Et quand bien même le destin accompli, il vivra l’éternité dans le Jardin des délices, les richesses et les honneurs que nous amassons ici- bas ne sont rien à côté des trésors célestes qui nous sont assurés dans l’au- delà ! Mourir les armes à la main pour Kuracht est la gloire suprême ! »

Ceux qui entendaient ces paroles les approuvèrent tous par des hochements de tête entendus et par des soupirs de contentement. Le même désir de sacrifice total emplissait Anamir, qui excitait son cheval à aller de l’avant, comme si il n’avait pas besoin de ces paroles convenues pour s’assurer de sa détermination.

Il n y eut pas de bataille rangée, armée contre armée : tous les villages, les cités étaient pris sans difficulté, presque sans résistance, méthodiquement razziés ; après les temples religieux profanés, les palais étaient pillés, les maisons saccagées et brûlées, les fermes et les greniers dévastés, les puits empoisonnés : tout était fait pour terroriser les populations ; après avoir été contraints de livrer tout ce qu’ils avaient de précieux les nouveaux conquis étaient invités à témoigner leur allégeance aux Quracht, les Seigneurs de l’Ombre et du Destin, jurer soumission et fidélité ou vivre dans une condition de paria, soumis aux brimades et à l’esclavage.
Anamir était frustré, il se tenait à l’écart de ces rapines et ne prenait jamais part aux distributions de butin, ni aux exactions tolérées, comme violer toutes les captives qui lui plairaient.

_ Alors, le novice ? » S’étonna Thaâleb, l’un de ses compagnons de route. Tu ne prends guère part aux réjouissances ! Amuse- toi, prends ce qui te revient ! Pourquoi restes- tu mélancolique et méditatif, alors que la Providence nous a bénis ! »
_ C’est un combattant fervent, ne l’as- tu pas remarqué, Taâleb ? C’est un moine – guerrier, seule la victoire de la Cause lui importe ! Laisse- le tranquille. » Fit le soldat, croyant déceler les pensées secrètes et les motivations profondes de Anamir, qui n’objecta rien à ces propos. Et effectivement, Anamir ne rêvait que de batailles, de victoires, il était hanté par un désir irrépressible d’étendre la domination des Quarcht sur la Terre entière ! Comme une fièvre dévorante qui le rongeait de l’intérieur seule la puissance des Maîtres de l’Ombre comptait pour lui, étendre leur domination jusqu’aux confins du monde s’il le fallait, imposer leur suprématie à l’humanité toute entière, aux anges et aux démons même, s’il le fallait ! Qu’importaient donc les richesses matérielles et les plaisirs de la vie, comparées à l’harmonie suprême, à l’établissement définitif de la justice, de la loi et de la vérité divines ?
_ Le combat est un devoir, certes, mais qu’importent les victoires et le pouvoir si nous n’en tirions pas de substantiels profits ici – bas ? Les Maîtres de l’Ombre ne nous interdisent pas de jouir de nos conquêtes, bien au contraire, ils nous en donnent l’exemple eux- mêmes, puisqu’ une part des butins leur est assignée ! Et les plus belles captives ne leur appartiennent- elles pas de plein droit ? Nous ne faisons que nous arroger les restes qu’ils veulent bien nous consentir ! »

Pour ne pas prendre part à cette discussion qui perturbait ses convictions nouvelles Anamir s’écarta de ses compagnons sans rien dire et alla rejoindre des soldats qui s’adonnaient à l’adoration des Maîtres de l’Ombre. Il trouvait dans ces exercices de recueillement spirituel et dans ces prosternations devant la grandeur des Quracht un grand apaisement de l’âme et des sens, un contentement sans bornes, le sentiment profond de s’acquitter de son devoir, d’être dans la voie juste. Comment ses compagnons d’armes, qui savaient la vérité, ne pouvaient – ils pas le comprendre et faire comme lui ? On ne pouvait juger les Maîtres de l’Ombre sur leurs goûts pour les biens matériels et leur liberté d’user comme ils le désiraient des plaisirs de la chair ?
« Je ne prends pas ma part des richesses de ce monde, car j’escompte les trésors et les délices de l’éternité, qui ne se perdent jamais ! » Se plaisait- il à penser et à déclarer à ses compagnons, comme pour se renforcer sa foi inébranlable.

Et bientôt Anamir acquit la réputation d’être un disciple intègre et incorruptible ; mais bien qu’il fût admiré, loué pour sa foi et son zèle, il exaspérait certains de ses compagnons par sa dévotion et son mysticisme débordants car la plupart des guerriers étaient de vulgaires soudards, plus préoccupés par l’appât des gains et des plaisirs de la chair, même parmi la caste des chefs de l’armée et du clergé, qui devaient donner l’exemple de l’abnégation : en privé ils se laissaient aller à leurs faiblesses humaines, trempant même dans la débauche, répétant à l’envi que les Maîtres de l’Ombre étaient compatissants envers les faibles et miséricordieux envers les repentants.

_ Tu es bien trop dur envers toi- même, mon brave Anamir ! » Lui répétait ses chefs, lorsqu’ils refusait de se joindre à leurs fêtes. « Tu es bien trop naïf ! Un peu pour les Maîtres de l’Ombre et un peu pour toi-même ! Telle est la sagesse, la Voie du Juste milieu ! Personne, même les Quracht, ne t’impose plus que tu ne peux ! La sainteté n’est pas de ce monde, tu le sais bien ! Tu es encore jeune ! Regarde cette splendide rousse, notre nouvelle captive ! Tu ne la trouves pas désirable, appétissante ? Pourquoi t’en priver ? Tu l’as bien méritée ! Elle est à toi, si tu la désires. »

_ Thaâleb, je te l’ai dit maintes fois, mes plaisirs ne sont pas de ce monde ! Dis- moi plutôt quand lèverions- nous notre camp et poursuivrons- nous notre marche ? »

Même le guerrier – moine ne témoignait pas d’autant de zèle et d’impatience que Anamir et de ses manières les plus obséquieuses, de sa voix hypocrite il répondit :
_ Les conquêtes ne pressent pas, mon brave Hemmu ! Elles auront lieu quand les Maîtres de l’Ombre jugeront le moment favorable ! Une grande bataille nous attend pour bientôt et il nous faut reprendre nos forces, profiter pleinement de ces moments de repos et de recueillement. » Fit- il d’un air las et faussement détaché, en convoitant en cachette la belle captive à la chevelure rousse, ligotée à un tronc d’arbre. Rebelle et insoumise elle était vouée à une exécution certaine et elle fut laissée là, parmi d’autres, à la disposition des soldats.
_ La grande bataille ? S’enquit Hemmu, soudain intéressé, faisant sursauter le guerrier songeur au regard lubrique. « Quand aura-t – elle lieu ? Et où ? »
_ Je n’en sais pas plus que toi, Hemmu ! Mais ce qui est certain, c’est qu’un pays d’or et d’argent nous attend au-delà des hautes montagnes noires. Pour une fois il semble qu’une armée de géants nous attend, forte et bien organisée, menée par des rois infidèles ligués contre nous et contre Dieu ! Nos éclaireurs nous ont dit qu’ils marchent même à notre rencontre, en grand nombre. Tes désirs de bravoure vont être comblés ! » Puis il rajouta, en montrant la jeune fille prostrée au pied de l’arbre à Anamir : « Mais pour le moment, ne crois- tu pas que nous avons mieux à faire ? »
Anamir fut excédé de cette complicité grivoise ; il aurait voulu attraper Thaâleb par le collet, tellement il le dégoûtait et le faisait bouillir d’impatience.
_ Oui, intervint un autre soldat, ces montagnes couvertes de brumes sont l’ultime barrière derrière laquelle se trouve un empire sans fin ! Toutes leurs armées viennent à notre rencontre. Si nous les vaiquons, comme nous l’ont promis les Maîtres de l’Ombre, Nous aurons un vaste empire en notre possession. Mais les nouvelles colportées ne sont guère rassurantes, car il semblerait que l’avant-garde, composée de chevaliers les plus aguerris, soutenus par les géants bouclent tous les passages vers les plaines du Nord, là où nous attendent leurs armées. Il nous sera difficile de traverser les cols, sans livrer une âpre bataille.
_ Mais les Maîtres de l’Ombre ne nous ont- ils pas promis qu’une nuée d’anges guerriers invisibles nous soutiendront, et que notre victoire est assurée ? Et de toutes façons, nous n’avons rien à perdre ni à craindre, ceux qui tomberont dans le champ de bataille seront illustres dans l’autre monde, où coulent des rivières de miel et de lait, où des ravissantes houris et des éphèbes sublimes nous serviront les mets les plus savoureux et les vins les plus délicats, dans des coupes qui ne se vident jamais ! »

Anamir ne resta pas pour entendre davantage du discours lyrique du soldat exalté. Il courut vers les tentes des officiers pour s’assurer lui-même de l’imminence du combat, espérant glaner des informations plus précises. En effet les préparatifs allaient bon train dans le camp, où régnait une agitation peu habituelle.
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MessageSujet: Chapitre VIII; Les Germes du soupçon   Mer 24 Sep - 13:12

Les soldats fourbissaient leurs glaives, réparaient leurs armures et prenaient soin de leurs montures ; d’autres plus mystiques étaient abîmés dans la prière plus longues que d’habitude et les supplications adressées aux Maîtres du destin, psalmodiaient des chants de victoire et des louanges; certains versés dans l’étude de la Parole sacrée tentaient de déceler les messages divins contenus dans les écritures et n’y trouvaient que de bons oracles, qu’ils véhiculaient pour galvaniser davantage les troupes et surtout des indications très précises pour le partage du butin et des escalves. Car la promesse de l’or, de la chair fraîche et du pouvoir était la motivation la plus efficace pour le plus grand nombre des soldats, soucieux d’un partage profitable, du moins le plus équitable possible.

Anamir circulait parmi ses compagnons d’armes, encourageant les uns, partageant la joie et l’enthousiasme guerrier des autres, prêtant un coup de main amical à qui avait besoin d’aide. Empli de bravoure, il s’accorda néanmoins un instant de solitude, pour mieux se recueillir, dans un lieu réservé à la prière et à la méditation, où il invoqua la grâce et les faveurs des Maîtres de l’Ombre sur lui et ses compagnons. Pendant qu’il priait de tout son cœur, ses mains ouvertes devant son visage en signe d’élévation, son regard était sans cesse attiré par l’anneau doré qu’il portait à son auriculaire. L’image de Tanirt ressurgissait dans ses souvenirs vagues comme un fantôme qui venait le tourmenter. Malgré ses tentatives de chasser cette image d’autrefois de son esprit le visage de celle qu’il aima, il y a fort longtemps, dans une autre vie, s’imposait de plus en plus à lui. Il redoublait de prières pour vaincre la tentation, agacé il essaya de retirer l’anneau qui le déconcentrait, mais il n y arriva pas, comme si le bijou était scellé à sa chair définitivement. Il se releva, résigné, quitta l’aire de prière et se remémora péniblement sa jeunesse, et comment il se trouvait là, perdu au milieu de ces milliers d’hommes, dont aucun ne connaissait ni son passé ni son fabuleux secret.

Il eût beau essayer de se convaincre qu’il s’était trompé, que Tanirt ne fût qu’une chimère, que sa quête folle du Royaume des cieux ne fût qu’un délire passager, une errance, et qu’il avait finalement trouvé la vraie voie, celle du salut, grâce aux Maîtres de l’Ombre qui l’ont sauvé de l’ignoble ignorance dans laquelle il était plongé, ainsi que son peuple.
Une profonde nostalgie s’immisçait néanmoins dans son esprit confus et des regrets amers et sans raison s’emparaient de lui : « Moments de faiblesse ! » se disait- il. « Erreurs de jeunesse ! » Mais il n y avait rien à faire, son ancien chagrin réapparaissait, irrésistible comme la nuit. Il tremblait, comme s’il était saisi d’une fièvre maléfique ; il se rappela soudain sa mère, sa pauvre mère qu’il avait abandonnée pour se lancer dans sa quête désespérée. Que devenait- elle ? Sans doute le pleurait- elle toujours ! Son âme enfantine et innocente renaissait douloureusement, il se rappela combien alors la fibule qui fixait sa capuche avait de valeur pour lui ; il la contemplait en pleurant, en réalisant que c’était le seul objet qui le retenait lié à son passé. Il ouvrit sa vieille besace de cuir et trouva au fond la flûte en cuivre oubliée, délaissée là depuis longtemps et qui n’avait pas chanté depuis sa rencontre avec les Maîtres de l’Ombre. Il voulut souffler dedans pour la réveiller mais changea vite d’avis, de peur d’éveiller l’étonnement et la suspicion de ses camarades et honteux de céder à ses sentiments d’attendrissement. Il reprit de plus belle ses prières intérieures pour chasser ce moment d’égarement et pour demander aux Maîtres de l’Ombre leur secours, et le pardon de s’être laissé séduire par ses faiblesses.

Il revint auprès de ses compagnons tard dans la nuit, tout attristé et silencieux, s’assit devant le feu en contemplant, comme si de rien n’était, la danse des flammes.
_ Mais où as- tu disparu, Hemmu ? Et que t’arrive t-il ? Tu sembles si lointain ! » S’enquit Thaâleb, allongé sur son manteau, tête posée sur sa selle de cheval.
_ Je me suis consacré à l’adoration, c’est tout… » Répondit Anamir, évasif. Thaâleb était bien le dernier auquel il aurait confié ses troubles intérieurs. Ses autres compagnons, à moitié assoupis, furent partagés entre le rire et le respect, le sachant très contemplatif et de caractère ombrageux. Tard encore dans la soirée, pendant qu’ils devisaient et plaisantaient, il s’était davantage renfermé dans ses pensées houleuses, se demandant si c’était son passé ou son présent qui le tourmentait ainsi. Il faisait semblant de dormir mais son esprit était tourmenté par une tempête de questions sans réponses.
« Anamir, lorsque le vent est fort contrariant ta marche, il est inutile de lutter contre ses rafales, assieds – toi à terre, fais le dos rond et laisse la tempête passer. » Lui disait sa mère, lorsqu’il connut ses premiers troubles d’adolescent. Il voulut s’accrocher à ses prières toutes faites, apprises par cœur, les répétant en son for intérieur inlassablement, ayant foi en les Maîtres de l’Ombre qui lui avaient dit qu’ils seraient toujours là pour le secourir, qu’ils étaient son ultime refuge contre les assauts des démons, son puissant appui dans les moments de doute et d’incertitude. Mais malgré tous ses efforts des larmes irrépressibles montaient du plus profond de sa gorge ; il les laissa finalement couler en cachant son visage sous sa capuche, en faisant semblant de dormir. Tanirt s’imposait à lui, il caressait sa bague en pensant à elle sans retenue désormais, s’abandonnant au réconfort et au bonheur que son doux souvenir lui procurait, comme un beaume contre la folie des hommes. Il laissa jaillir cette source de douceur et d’amour qu’il croyait avoir démolie depuis longtemps, définitivement. N’avait- elle pas dit qu’elle l’aimerait toujours et qu’elle l’attendrait ? Ne portait- elle pas dans son sein le fruit de leur union ? Oh ! Mais qu’est- il donc devenu cet enfant qu’il n’avait pas vu naître ni grandir ? Même résidant au paradis, auprès de sa mère, il était un ange orphelin !

Ses compagnons s’étaient endormis, depuis un moment, leurs ronflements rauques et désagréables s’élevaient de temps en temps, l’empêchant de sombrer dans le sommeil ; le feu s’était éteint ; il avait froid, il se leva agacé et marcha dans le campement endormi. Dans le silence qui régnait il entendit des sanglots étouffés qui provenaient du côté de l’enclos des chevaux. Intrigué il s’y dirigea et comprit que c’était l’une des trois prisonnières qui gémissait. Apitoyé par leur souffrance il s’approcha d’elles ; elles prirent peur, firent mine de se protéger en se repliant sur elles mêmes, se serrant les unes contre les autres. Dérisoire protection ! La jeune femme rousse que Thaâleb lorgnait tant avec concupiscence le regarda avec défi.
_ N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Restez paisibles. » Chuchota t-il.
_ Comment rester paisibles, alors qu’on est otages d’une armée de soudards et qu’on va être exécutées d’un moment à l’autre, égorgées comme des brebis ? Tu viens chercher ton plaisir ? Tue- nous plutôt ! » Lui lança la fille à la chevelure rousse et au regard enflammé d’insolence et de colère.
_ Je n’ai aucunement l’intention de vous faire du mal, au contraire ! Parlez doucement… Vous n’êtes coupables de rien, à part d’appartenir au camp des vaincus. »
_ Comment en serait- il autrement, puisque nous sommes de pacifiques paysans ? Le vol et le meurtre ne sont pas notre occupation. Mais vos crimes ne resteront pas toujours impunis et vous trouverez un jour plus fort et plus juste que vous. »

Anamir fut décontenancé par l’assurance orgueilleuse de cette prisonnière, par sa voix forte et vindicative et il eut peur qu’elle attirât l’attention des soldats. Au lieu de l’irriter, comme elle s’y attendait, il ressentait pour elles une sincère compassion et considérait que la fille à la chevelure de feu n’avait pas tort, dans le fond. Il avait honte d’être son oppresseur, le complice de ses bourreaux. Il mit la main à son poignard sans rien dire, sans hésiter, les terrorisant davantage. Un doigt sur ses lèvres il leur fit signe de se taire, avisa la grosse lanière qui les ligotait et la trancha rapidement.
_ Allez ! Vous êtes libres ! Courez vers l’Ouest, là où il n y a pas de vigiles, cette nuit. Partez vite ! »
Les trois malheureuses furent décontenancés un instant par cette situation inattendue et ne surent comment réagir. Avant de disparaître dans la nuit profonde la jeune fille rousse s’arrêta un bref moment pour témoigner sa gratitude à son étrange libérateur :
_ Sache que je n’oublierai jamais ce que tu viens de faire ! Tu es différent de tes compagnons et il me semble que tu n’es pas à ta place, parmi eux. Si jamais tu changes d’avis et que tu as besoin de nous tu pourras compter sur notre aide. Nous sommes réfugiés dans la Montagne noire, aux abords du lac. Tu seras toujours le bienvenu dans mon village, homme au cœur noble et généreux. Adieu ! »

Et elle déguerpit, suivant ses amies inquiètes, pour disparaître silencieusement dans l’obscurité. Anamir fut rassuré, personne ne s’aperçut de rien ; il resta un moment pour savourer ce silence, songeant à ce qui venait de se passer.
« Tu n’es pas à ta place, parmi eux… » Lui avait- elle dit, et ces mots l’avaient touché profondément, comme si elle avait mis son cœur à nu et touché la vérité si évidente, qu’il ne voulait pas admettre. S’étant assuré que la fuite des captives n’avait attiré l’attention de personne, qu’elles devaient être hors de danger désormais, il retourna auprès de son bivouac et se coucha à sa place. Sa mélancolie décidément ne l’avait pas quitté, bien qu’il se sentait soulagé d’avoir délivré de pauvres innocentes livrées à la bestialité de ses compagnons d’armes et heureux de leur avoir sauvé la vie.

Des sentiments contradictoires torturaient son esprit, l’empêchaient de sombrer dans le sommeil, lorsque les ténèbres opaques de la nuit commencèrent à se dissiper. Lentement les lumières d’une nouvelle aube avançaient, sans qu’il eut résolu son dilemme ; par moments il regrettait même l’idée saugrenue de ne pas avoir accompagné les fuyardes, se sentant soudain étranger à cette aventure de batailles et de conquêtes dans laquelle il s’était engouffré corps et âme. Il se sentait étranger à lui-même mais il n’arrivait pas à renier son engagement vis-à-vis des Maîtres de l’Ombre, ses maîtres et protecteurs. Quand le ciel fut plus clair il ferma les yeux finalement, s’accrochant à l’image de Tzeddig, la pure, son ange de douceur, la seule qui pût lui apporter un peu de rêve et de réconfort dans sa solitude et son désarroi.

Il se réveilla plus tard que d’habitude, ce matin là, renonçant à la prière de l’aube ; ses compagnons l’avaient laissé dormir à sa guise et n’avaient pas manqué de le taquiner à son réveil, car il était habitué à se lever tôt, le premier, pour s’adonner à ses rituels d’adoration. Il se rappela de sa nuit, des captives qu’il avait délivrées et attendit avec inquiétude des remarques à ce sujet. Mais personne ne semblait s’être alarmé de leur disparition, l’idée qu’elles aient pu s’échapper toutes seules leur paraissant probable. De toutes façons le camp était fort animé, les soldats avaient tellement à faire, la nouvelle d’une campagne de grande envergure s’étant finalement précisée. Pour ne pas relancer son trouble et ses doutes et éveiller la suspicion de ses compagnons il prépara ses affaires et ses armes, s’occupa de son cheval, afin d’être prêt à partir à n’importe quel moment.

Vers le milieu de la matinée les portes étendards s’étaient positionnés sur le promontoire visible de tous les lieux du campement. C’était le signe du ralliement ; le héraut appela tous les hommes à la prière et l’on vit les dignitaires de l’armée, précédés du commandant en chef, arborant un air martial et solennel, tous vêtus de leurs habits de guerre. Une atmosphère lourde et oppressante pesait sur le campement en cette fin de matinée.

Le trouble qui l’avait ébranlé la veille n’avait guère disparu, bien au contraire. Anamir était toujours désemparé, lui qui avait attendu ce moment avec impatience et excitation de puis si longtemps, lui qui avait toujours témoigné de la plus grande ferveur lors des assemblées d’adoration, le voilà tout à coup se sentant comme un intrus dans un milieu étranger et hostile, comme un égaré loin de son monde familier et paisible. Son cœur oppressé battait si fort qu’il eût peur de se trahir, d’être soupçonné de peur et de trahison. Une sueur froide et désagréable baignait son front et sa nuque, il se tenait debout avec peine, immobile, les mains moites et ballantes. Il fermait les eux longuement, respirait avec peine, essayant de se concentrer sur les paroles du sermon que le prêtre délivrait dans un recueillement solennel. C’était toujours les mêmes déclamations incitant à la ferveur, au dévouement et au sacrifice de soi, exaltant la magnificence et la toute puissance des Maîtres de l’Ombre, du grand bonheur de les servir et de leur être fidèles.
Anamir ouvrait de temps en temps ses yeux, regardait du coin de l’œil ses camarades plongés dans la prière, poussant par intermittences des soupirs de contentement et des mots de profond assentiment.

Quand le sermon fut achevé il sembla au jeune homme qu’il dura une éternité ; il rejoignit chancelant et assommé d’hébétude sa position. Ses compagnons habituels mirent son émotion visible sur le compte de son exaltation, la ferveur qui caractérisait ce sermon de bravoure. Le guerrier – moine lui sourit d’un air complice, le tapota sur le dos et le serra même dans ses bras, la voix étranglée par l’émotion.
_ Frère Hemmu ! Une journée magnifique s’annonce à nous ! Gloire aux Maîtres de l’Ombre et aux martyres ! C’est le jour de victoire et du sacrifice tant attendu ! Réjouis- toi et ne sois pas dans le trouble ! »

Anamir paraissait toujours blême et ne répondit rien à ces paroles qui lui semblaient vaines désormais, faussement exaltées. Il se vêtit de sa cuirasse de cuir, mit son heaume et prit ses armes, sans rien dire, pour couper court à tout débordement. Il se dirigea vers son seul ami et confident de toujours, son pauvre cheval qu’il avait entraîné dans une aventure hasardeuse ; il le harnacha, attendit comme les autres, guetta le commandant suprême sur le promontoire, attendant qu’il levât le Livre noir haut vers le ciel, comme signal de départ. Un grand cri de joie et de guerre secoua l’air à ce signal tant attendu puis la horde immense hérissé de fer se mit en branle dans un fracas de chants guerriers, de sabots ferrés et de cliquetis d’armes.
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MessageSujet: Chapitre IX; Le Miraculé   Mer 24 Sep - 13:19

En début d’après- midi la vaste armée se divisa en deux colonnes, à l’approche des cols qui permettaient de pénétrer et de traverser les montagnes. Pendant qu’un bataillon composé de fantassins, soutenus par des machines de guerres se dirigeait lentement, résolument vers l’entrée du col, prêts à affronter de face l’ennemi qui l’attendait, une autre colonne où se trouvait Anamir se dirigeait rapidement vers un autre col, prévoyant de prendre l’adversaire par surprise .

Et comme ils s’y attendaient la confrontation entre les deux armées fut immédiate, terrible pour les assaillants reçus par des volées de flèches qui noircirent le ciel, telles des gerbes mortelles, décimant l’avant-garde des troupes qui avançaient malgré tout inexorablement vers le trépas, scandant des cris de guerre et de victoire, des chants de gratitude pour les Maîtres de l’Ombre qui les assistaient dans la mort tant désirée et qui les accueillaient dans l’au- delà des bienheureux à bras ouverts.

De gros nuages sombres parcouraient le ciel, tandis que les attaquants psalmodiaient des hymnes de joie, croyant avec certitude que les anges célestes accouraient pour les soutenir. Les capitaines retranchés derrière la piétaille n’avaient pas manqué d’utiliser ce signe du ciel pour galvaniser davantage leurs troupes qui s’élançaient dans l’effroyable tuerie le sourire aux lèvres et des larmes de bonheur sur les visages. Tout en haut des falaises les soldats ennemis, imperturbables et déterminés, faisaient rouler des tombereaux de rochers sur les attaquants. Malgré l’hécatombe la percée fut accomplie, quand les envahisseurs firent face à une prodigieuse armée, amassée comme un mur compacte, infranchissable, scintillante d’acier et frémissante de haine et d’une sourde ardeur au combat. Un court instant de silence figea les assaillants dans un état de stupeur et de terreur. Puis une tempête de cris, suivie de l’ouragan d’une cavalcade immense les submergea et les obligea de se ressaisir, à aller de l’avant, sur les ordres et les imprécations des officiers. Ce fut une tuerie sans nom, une mêlée sanglante où les épées, les haches et les lances tournoyaient dans la masse mouvante des guerriers, déversant des gerbes de sang, des cris de douleur et de colère. Le fracas des armes, les hurlements de guerre et de mort parvinrent jusqu’aux cavaliers où se trouvait Anamir, de l’autre côté de la colline. Il fut effaré par l’horrible spectacle qui les attendait : à perte de vue le sol était jonché de corps baignant dans la poussière rougie, le spectre de la mort régnait en maître partout.

Sans attendre le signal de leurs capitaines les cavaliers lancèrent leurs montures, sabres au clair et lances tendues, comme aspirés par le tourbillon du massacre qui les engloutissait. Anamir fut pris dans la tourmente, esquivant les coups, reculant et avançant au gré des menaces et des dangers. Son épée pesait lourd à son bras, il était tétanisé par l’abjection de la tuerie, horrifié par la vision des visages ensanglantés, les corps déchirés et mutilés, ses compagnons qui tombaient autour de lui, fracassés par les massues et les haches de leurs impitoyables adversaires.
_ Bats_ toi, Anamir ! Tue ! Réagis, espèce d’imbécile ! » Lui criait Thaâleb, lui-même en mauvaise posture, aux prises avec un colosse tout habillé d’une tunique blanche, tête entièrement recouverte d’un heaume d’argent. Le moine - soldat n’eut pas le temps de finir ses mots que l’épée du géant s’abattit sur lui, le jetant à terre, inerte. La terreur du jeune homme fut à son comble lorsque le redoutable guerrier l’avisa, tourna d’un coup de bride son cheval carapaçonné vers lui, l’épée mortelle tendue d’un bras ferme, comme une lance prête à le transpercer. Tétanisé il ne sut comment réagir, lorsque son cheval, pressentant le danger se cabra avant de s’écarter, évitant la lourde charge qui fonçait sur lui, et de détaler par une trouée qui s’offrait à lui. Anamir ne réagit pas à cette heureuse initiative de sa monture ; lâchement il ne tira pas sur les rênes du cheval et se laissa emporter loin du tumulte. Il poursuivit sa fuite comme s’il était mû par un impérieux instinct de survie, comme s’il désirait absolument sauver la vie de son cavalier, prendre une décision pour lui. Malgré les cris de frayeur de Anamir, ses ordres et ses tentatives désespérées de ralentir sa course, le cheval n’arrêta point son galop effréné , distançant rapidement le terrible guerrier qui s’était élancé à sa poursuite. Il s’élança d’un bond prodigieux au dessus d’un fossé, comme si il était porté par des ailes invisibles, atteignit l’autre bord, se cabra en fouettant l’air de ses pattes, poussa un hennissement semblable à un cri de victoire et de délivrance. Et sans laisser l’occasion à son cavalier de reprendre ses esprits il continua sa cavalcade, loin du champ de bataille.

Agrippé à son encolure Anamir le laissa faire à sa guise, soulagé d’être seul, à l’abri de la folie destructrice des hommes, perplexe et honteux quant aux conséquences d’un tel incident, pensant que ses camarades l’accuseraient de lâcheté et de désertion, le pire des outrages pour un soldat, sanctionné par l’humiliation et la mort.
Ce n’est qu’à l’orée d’un bois paisible que Ayis s’apaisa, ralentit son pas sonore puis s’immobilisa finalement, ruisselant de sueur, une bave écumante aux mors. Anamir se laissa choir à terre, se prosterna dans l’herbe fraîche, non pour rendre grâces à une quelconque divinité, mais pour ressentir sa joie d’être sain et sauf. Il se releva, caressa affectueusement les naseaux fumants de sa pauvre bête, puis l’entraîna prudemment derrière lui, dans la profondeur de ce bois providentiel, pour se soustraire complètement du regard des hommes.
Qu’importe ce que penseraient ses compagnons d’armes, et même les Maîtres de l’Ombre ! Il était vivant, en compagnie de son fidèle Ayis, et tout le reste lui importait peu. Il demeura plusieurs jours caché dans la forêt, essayant de chasser de son esprit les images et les cris de l’horrible combat, le souvenir des ses camarades morts de façon atroce. Il retrouva peu à peu son humanité, les bruits familiers et apaisants de la nature et ses souvenirs de jadis, avant que sa route ne croise les funestes cavaliers aux têtes de lézard. Comment avait- il pu se fourvoyer dans une telle folie ? Le destin de son père et de ses compagnons de guerre sainte, aussi aliénés que lui, troubla sa raison, lui faisant jurer de ne plus retourner auprès des siens, devenus fous. Pourrait- il désormais mener une vie normale, après avoir cru de toute son âme de telles idées de haine et de bonheurs irréels ? Comment s’était- il laissé tromper et envahir par de tels désirs de sainteté ? Il se sentait sali, souillé au plus profond de son être par ces promesses de conquête, de surpassement de soi, de victoire divine de la justice et de la vérité sur le mal et le mensonge. Il avait honte de s’être laissé manipuler pour une cause dont la finalité n’était que la haine et la destruction, dont le fondement n’était en définitive que le pouvoir cruel et l’enrichissement des « Maîtres ».

Ravalant sa peine immense il s’enfonça plus profondément au sein de la forêt, suivant son cheval qui humait l’eau d’une source. Au creux du bois ils trouvèrent en effet un large et profond bassin alimenté par une cascade aux eaux claires et glaciales, où ils se baignèrent avec plaisir. Anamir s’immergea entièrement, s’éclaboussait, heureux comme un enfant, se lava à grandes eaux, comme pour se purifier de toutes ces horreurs et cette odeur de mort qui avaient souillé son corps et son esprit.
Tout à sa joie il ne se rendait pas compte qu’il était épié depuis un moment :
_ Salut, beau jeune homme ! Tu voudrais garder le bassin pour toi tout seul ? Voilà bien une heure que tu y patauges ! » Lança une voix cristalline et moqueuse.
Anamir sursauta de frayeur, gêné d’être surpris dans une telle posture, nu et vulnérable, s’adonnant à des amusements ridicules. Cachant sa nudité sous l’eau il tourna son regard vers la rive où se tenait une belle jeune fille à la chevelure noire, vêtue d’une longue robe bleue couvrant sa taille haute et svelte. Elle le fixait effrontément, l’air étonnée et amusée, en tenant par la bride un âne chargé de jarres. Réalisant la gêne du baigneur qui demeurait silencieux elle partit d’un rire léger :
_ Tu peux sortir, si tu veux, je ne te regarde pas, j’ai à faire, tu sais ! »
Et pendant qu’elle déchargeait le bissac de son âne placide, laissant à Anamir l’occasion de grimper sur la berge tout nu et de se rhabiller prestement, elle continuait de lui parler le plus naturellement du monde :
_ Ce n’est pas très souvent qu’on rencontre des étrangers, par ici ! Vous venez de loin ? Vous devez faire attention, au lieu de batifoler sans surveillance, car le pays n’est pas très sûr, ces derniers temps ; des soldats égarés rôdent partout dans les parages. Vous êtes soldat ? »
Anamir se sentait de plus en plus gêné, ne sachant que répondre à de telles remarques ingénues. Elle avait vu son cheval, aperçu son épée sur le sol auprès de la selle. Il ne dit rien, ne voulant pas mentir.
_ Oh ! Ne vous inquiétez pas, ça se voit que vous n’êtes pas l’un de ces envahisseurs sanguinaires ! Ces lâches n’ont pas l’habitude de se promener seuls par ici, ni de s’éloigner de leurs repaires ! »
Elle parlait ainsi, le plus tranquillement du monde, comme si elle le connaissait de longue date, tout e remplissant ses jarres d’eau. Il s’approcha d’elle, sans parler, écoutant son babil rassurant et l’aida à charger son fardeau sur l’âne.
_ Vous rendez- vous compte ? On dirait que toutes les armées du monde se sont déversées sur notre pauvre pays ! Du Nord, du Sud, voilà que des rois puissants et avides, des voleurs et des tueurs se sont donnés le mot pour nous assujettir et nous imposer leurs jougs et leurs croyances ! Mais foi de Mari, on ne se laissera pas faire ! Aussi longtemps que la forêt d’Iraty subsistera nous resterons libres et maîtres chez nous ! Et vous, étranger, qui êtes- vous ? Ou allez- vous ? »
Anamir connaissait des rudiments de cette langue étrange, à nulle autre pareille et répondit à la curieuse en baragouinant quelques mots maladroits, les mêmes qu’il répétait à chaque fois qu’on lui demandait où il allait :
_ Je suis à la recherche du … » Royaume des cieux ». Un sage de la Montagne noire saurait m’en indiquer la route. »
A cette réponse saugrenue la jeune fille brune éclata de rire, une main posée sur ses lèvres, ne pouvant se retenir. Anamir se rappela les conseils de Yedder et s’empressa de rectifier :
_ Non, non, par le « Royaume des cieux » dont parlent les prêtres chrétiens, il s’agit d’un accès au ciel et… »
_ Si tu veux, viens avec moi jusqu’au village d’Urbaytzéta, il y a sûrement quelqu’un qui pourra te renseigner la dessus. La Montagne noire que tu recherches n’est pas loin, c’ est sans doute le mont Orzanzuetta. »

Devant le silence du jeune homme qui ne manifestait aucun enthousiasme à cette invitation franche et inattendue elle insista :
_ Allons, ne reste pas tout seul ici, sinon tu te feras dévorer toi et on cheval par les ours ou par les loups, ou même par les Lamaniks, les génies nocturnes de la forêt. Si ils voient que tu es armé c’ en est fait de toi, tu peux me croire. »
Voyant la mine déconcertée de son interlocuteur elle éclata encore de rire et conclut d’une voix décidée, en tirant son âne chargé :
_ Allons, suis- moi, sinon les soldats te retrouveront. »
Finalement convaincu par ces dernières paroles qui témoignaient que la paysanne n’était pas dupe Anamir la suivit. Ils cheminèrent longtemps à travers la forêt et durant leur trajet elle lui en dit plus sur ces étranges créatures de la nuit qui peuplent les bois :
« Ils ne sont pas méchants, mais ils vous impressionnent ces étranges bonhommes qui surgissent de nulle part, sautillant sur leurs pattes de poulet ! Si vous êtes endormis ils vous jouent de sales tours, vous dépouillent de vos affaires et peuvent même vous enlever. Personne ne revient jamais de leurs grottes mystérieuses. »
Anamir ne savait pas quoi lui répondre, il lui semblait entendre ces légendes folles de son pays, peuplées également de monstres et d’ogresses cruelles. Une peur enfantine l’envahit, pendant qu’il continuait d’écouter la charmante guide, volubile et intarissable.
Ils arrivèrent bientôt à un village isolé aux maisons de pierre grise, surmontées de toits de paille. Dès leur entrée sur la voie principale ils furent accueillis par des habitants étonnés, des femmes et des enfants surtout, qui observaient avec appréhension le nouveau venu, curieux d’en savoir plus sur son compte. Il se sentit gêné d’être épié ainsi en silence lorsque soudain il entendit quelqu’un crier :
« C’est lui ! C’est le Maure qui nous a sauvées ! »
Il se retourna pour voir qui parlait ainsi avec excitation et il reconnut en effet l’une des trois captives qu’il avait libérées. Il fut alors salué chaleureusement, accueilli dans la maison de la jeune femme à la chevelure rousse, contente de retrouver son mystérieux sauveur.
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MessageSujet: Chapitre X; Murmures de la sagesse   Mer 24 Sep - 13:25

Anamir fut alors reçu par les autochtones en héros, tout le monde voulait l’approcher, savoir qui il était. Il était ravi par tant de sympathie à son égard, touché par la vulnérabilité des gens qu’il ressentait, malgré la bonne humeur dont ils faisaient preuve. Pendant qu’il se promenait dans le village et en discutant avec les gens il se rendit compte combien ces guerres et conquêtes qu’il considérait glorieuses il n’ y a pas si longtemps sont cruelles ; pas un hameau, pas un village, lui avait – on dit ne fut épargné, pas une famille qui n’ait perdu un père, un fils, partis en guerre contre les envahisseurs et menés par des rois sanguinaires, des armées de brigands pillards, sans foi ni loi, semant la mort et la désolation sur leur passage. Il se rendit compte combien ce peuple accueillant, si éloigné pourtant de son pays, était en définitive comme le sien, sage, pacifique, travailleur, vivant en parfaite harmonie avec la Nature, mère féconde et sublime, dont ils savent recevoir les bienfaits et fructifier tout ce dont ils avaient besoin pour vivre heureux. Pendant des siècles ils avaient accumulé une expérience de la vie et un savoir faire transmis de génération en génération, décelé et appris les secrets du ciel et de la terre, et voilà que des énergumènes barbares et avides venaient leur imposer par la force des idées mensongères et stupides, dans le seul but était de les soumettre, d’en faire des esclaves et des malheureux.
_ Jamais nous n’abandonnerons nos terres, ni notre langue ni nos traditions ! Ces hordes de tueurs qui se sont abattus sur nos montagnes et nos plaines, pour nous apporter soi disant la paix et la sécurité, le salut de leurs dieux, jamais ils ne réussiront à nous dominer ! »

Lors d’une soirée, Ileda consentit finalement à l’emmener voir Vadia, une vieille femme du village, la seule capable de le renseigner sur le Sage de la Montagne. Pressentant qu’il allait partir définitivement, une fois qu’il aurait obtenu ce qu’il désirait, Ileda lui demanda de rester parmi eux, au village :
_ Tu pourras rester ici et vivre parmi nous, Anamir, personne ne t’imposera quoi que ce soit, tu vivras libre et heureux et tu ne manqueras de rien. Tu ne sais ce que tu recherches et tu ne sais où tu vas. »
Anamir restait silencieux et Ileda voyait bien que rien ne le ferait changer d’avis. Quand elle insistait il répondait simplement :
_ Je suis comme chez moi, parmi vous, vous me traitez comme un frère, mais il faut que je poursuive ma route, Ileda, tu le sais bien, pour savoir ce que me réserve mon destin.

La vieille Vadia les accueillit un jour dans une pièce sombre. Aussitôt que Ileda s’approcha d’elle, sans dire un mot et lui embrassa le front elle la reconnut, sans entendre le son de sa voix.
_Ta visite me fait plaisir, ma fille ! Mais qui est ce jeune homme qui t’accompagne ? Serait- ce lui le brave étranger qui vous a libérées ? »
Anamir s’étonna qu’elle se rendit compte de sa présence dans la pièce, malgré ses yeux éteints.
_ Oui, mère, c’est bien lui, notre sauveur. Il est venu d’un pays lointain, dans le but de rencontrer le Sage de la Montagne. Personne ne peut le guider à lui, sauf toi si tu y consens. »
_ Ton pauvre cœur, Anamir, est obscurci par un désir intense de lumière. Si tu n’avais sauvé mes filles d’une mort certaine, si ton âme n’était pas aussi belle que je la vois maintenant, malgré ta souffrance, jamais je ne t’aurais aidé. Ton vœu n’est pas de ce monde, valeureux Anamir, et le prix que tu dois consentir pour l’accomplir est au dessus de tes forces. »
_ Merci pour tes paroles, vénérable mère, mais c’est mon désir et je veux l’accomplir malgré ce qu’il me coûtera. Aidez- moi, je vous en prie, car seul le Sage de la Montagne pourra me dire où je dois aller. »
_ Vasco, le Sage de la Montagne détient en effet des connaissances que personne ne possède. Si tu le rencontres, sur le mont Orzanzueta, il saura que tu viens de ma part. Personne ne sait où il se trouve, hormis ses rares disciples, les dépositaires de l’âme de notre peuple. J’ai la certitude que tu ne nous trahiras pas, car tes intentions sont nobles et que tu fais déjà, par l’étrange rêve qui te hante, partie de l’autre monde. Va, Anamir, porte à mon cher Vadia cette plante dont il saura le message, et que la sagesse de ton aïeul Mazigh t’accompagne. »

Anamir était touché par les paroles de la voyante aveugle ; elle lisait dans son âme comme dans un livre ouvert et décelait ses secrets et son trouble. Elle lui rappelait tant ces vielles personnes de son village natale, d’apparence humble et modeste, mais qui sont vénérés plus que tout à cause de leur sagesse et de leur savoir inestimable, recueilli de génération en génération, par les rares initiés qui en sont dignes. Une fois qu’il eut obtenu l’assentiment de Vadia, il n’était plus guère pressé de la quitter, malgré les salutations d’adieu et les remerciements, il prolongeait le plaisir de rester encore quelques moments dans cette pièce exiguë et sombre, auprès de la vieille femme, pour s’imprégner de son calme et de sa douce présence lumineuse. Il se sentait tellement bien, recevant d’elle en silence tant de vibrations de paix et de vie. Il avait compris qu’elle n’avait pas fini de lui délivrer son message et que ce long silence qui les unissait faisait partie de la conversation, aussi précieux que des paroles, exactement comme il le ressentait auprès des sages de son pays.
Vadia esquissa un geste lent pour relever le voile qui couvrait son front et ses yeux éteints, comme si elle désirait le voir et elle rajouta, d’une voix toujours bienveillante :
_ Respectez vos aînés les plus anciens et gardez les mots précieux qu’ils vous ont transmis. Chacune de leurs paroles est comme une pièce irremplaçable d’un tout, qui constitue votre mémoire et votre héritage. Ne le perdez pas, ne le négligez pas, sinon vous perdrez votre âme et vous mourrez. Ce devrait être ton devoir, Anamir, car tu es disposé à comprendre ces choses, si tu n’avais pas choisi de suivre une autre voie, ta quête bien singulière. Rester auprès des tiens et veiller à la survie de ton peuple, car votre existence est aussi menacée que la notre, depuis que les forces maléfiques se sont déchaînées sur le vieux monde. Mais mon avertissement saura t- il te faire changer d’avis ? Je ne le pense pas. Ton entêtement et ta folie font partie aussi de la force de tes ancêtres, il en est ainsi. »

Anamir ne répondit pas ; au plus profond de lui-même il n’arrivait pas à contenir la tristesse et le remords qui le submergeaient, car Vadia avait mis le doigt sur sa profonde blessure, la vérité qu’il ne voulait pas s’admettre. Il savait qu’il devait revenir auprès des siens et reprendre sa place dans la chaîne des Vigilants de l’âme, que ce rôle lui incombait à lui, précisément, d’autant plus qu’il avait vu de près le danger hideux qui menaçait la survie de son peuple, qu’il s’était laissé engloutir jusque dans les entrailles de l’Ogre pour le connaître de l’intérieur.

Ileda, restée jusque là discrète, se releva, donnant ainsi le signal du départ. A regret Anamir salua une dernière fois la vieille femme en l’embrassant sur l’épaule et suivit son amie à l’extérieur. Le jour même, en début d’après midi Anamir entreprit son voyage vers le Mont Orzanzueta en prenant soin, comme on le lui avait conseillé, d’éviter la route de la plaine, lui préférant les sentiers ardus des bergers. Il était triste de quitter ces villageois hospitaliers auprès desquels il avait retrouvé la paix et la douceur de vivre qui lui manquaient.
Mais qu’importe le monde ! Il touchait presque au but. Sa rencontre providentielle avec Ileda, qui était parvenue par sa simplicité et sa gentillesse, malgré les terribles épreuves qu’elle traversait elle-même, à lui faire oublier pour un moment ses tourments et le souvenir atroce des hommes et de leur folie meurtrière. Il avait retrouvé en quelques jours son humanité et son insouciance perdue.
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MessageSujet: Chapitre XI; L'Exilé sans regrets   Mer 24 Sep - 13:29

Les paysages qui s’offraient devant son regard ébahi étaient fabuleux de beauté et de majesté. Patiemment, lentement, Ayis escaladait de ses sabots sonores les sentiers rocheux, qui montaient comme des escaliers vers l’infini. Anamir ralentissait de temps en temps la marche de son cheval, pour lui accorder une pause et pour contempler avidement les vallées qui s’étendaient à perte de vue derrière lui, parsemées de forêts sombres, de lacs scintillants de lumière et le ciel infini et serein, où de sombres rapaces déployaient leurs voilures immenses et parfaites.
« Assurément je suis aux Portes du Royaume des cieux… » Pensait – il en contemplant la sphère azurée.
Il régnait un calme souverain en ces lieux, que seuls le souffle de son cheval et le bruit de son sabot hésitant emplissaient.
« Pardonne- moi, mon ami, je te fais endurer bien de souffrances... » Lui souffla Anamir, empli d’une compassion mêlée d’un sentiment de culpabilité débordante, pour meubler ce silence impressionnant qui l’enveloppait. « Je t’ai entraîné dans une aventure périlleuse et sans toi j’aurais maintes fois perdu la vie.» En parlant ainsi il remarqua que le cheval renâclait pour manifester son inquiétude et dressait ses deux petites oreilles pointues comme s’ il percevait quelque avertissement audible de lui seul. Anamir se sentit alors épié ; il regarda autour de lui mais ne vit âme qui vive. Il leva alors ses yeux vers le sommet de la paroi rocheuse qu’il longeait et vit alors soudain la stature sombre d’un homme debout tenant un bâton, qui semblait le guetter depuis longtemps. Son cœur se mit à battre à la vue de cette apparition inattendue et sans rien changer à son attitude il continua sa progression jusqu’au sommet du promontoire où l’homme semblait l’attendre, mais cette fois- ci assis au beau milieu de son chemin, sans rien dire et sans esquisser un geste. Anamir descendit de son cheval et marcha vers lui, intrigué et hésitant car il ne pouvait distinguer les traits du visage de l’inconnu, caché par la large capuche de sa tunique brune qui recouvrait entièrement son corps.
_ Le monde des vivants te fatigue t-il, jeune homme, pour que tu hantes ces hauteurs inhumaines ? Nul voyageur ne parvient jusqu’ici si sa destinée ne l’y contraint. Qu’est- ce qui t’amène jusqu’à moi ? »
Anamir hésita de répondre à la légère, ne sachant à qui il s’adressait. Néanmoins il devina que l’homme ne pouvait être nul autre que le Sage de la montagne, aussi il resta prudent et répondit courtoisement :
_ Que la paix soit avec toi, vénérable. Je ne sais pas quel est mon destin, il dépend de l’homme que je recherche, le Sage de la montagne. Mes amis m’ont indiqué sa retraite. Le connaissez- vous ? »
_ Tu es donc arrivé au terme de ton voyage, si c’est moi que tu veux rencontrer, car c’est ainsi qu’on m’appelle. Que désires- tu savoir, que tu ne connaisses déjà, ou que tu ne possèdes pas ? »
_ Homme vénérable, je désire rencontrer l’Aigle de clarté, le seul qui peut m’aider à accéder au Royaume des cieux, là où réside celle que j’aime. »
L’homme au manteau de laine releva à ces paroles le voile qui cachait son visage et considéra avec étonnement Anamir, ne sachant que répondre. Le soleil se couchait à l’horizon dans un flamboiement tendre et magnifique, illuminant d’une clarté dorée le visage doux et paisible du vieillard impassible.
_ Il se fait tard et tu es arrivé au terme de ton voyage, après une éprouvante journée. Tu as besoin de repos, ainsi que ton pauvre cheval. Tu as une monture exceptionnelle, pour qu’elle t’ait amené jusqu’ici. Viens, suis – moi. »
L’homme se redressa et marcha devant Anamir, sans rien dire de plus. Arrivé chez lui, dans une large grotte à l’allure confortable creusée à la paroi même d’une falaise
_ Occupe- toi de ton cheval, donne- lui du bon foin et de l’eau, pendant que je prépare notre collation. »

Tard dans la soirée, autour d’un feu agréable, ils entreprirent de faire plus ample connaissance. Le visiteur devina que le Sage désirait, mais sans le contraindre, le dissuader de sa folle entreprise.
_ J’ai entendu pareilles histoires extraordinaires, d’amour entre des créatures de chair et des êtres célestes. Je ne sais pas si tu réalises les conséquences de ton vœu, si t persistes à continuer. Nul être humain ne peut revenir indemne au monde des vivants, une fois qu’il est parvenu au Royaume des anges. Tu ne pourras plus jamais revoir les tiens, ni les splendeurs de la terre. Car c’ est un voyage sans retour, semblable à la mort. Est- ce que tu réalises ce que je dis ? »
Le vieillard insista sur ces dernières paroles car Anamir semblait indifférent à ses avertissements.
_ Oui, maître, je suis résolu à tout quitter pour rencontrer celle que j’aime. Rien ne me fait peur ni me fera changer d’avis, quand bien même ce serait ma mère qui me supplierait.
Le Sage hocha la tête puis continua :
_ Je comprends ton choix. Moi aussi j’aurais aimé tout quitter pour vivre éternellement dans la lumière de l’amour infini. Comme tu le devines, j’en ai la possibilité, car il y a différents moyens d’atteindre cet état de paix et de béatitude. En ce qui me concerne j’ai choisi la solitude, la contemplation de la nature et l’étude. Car si j’avais choisi comme toi d’abandonner les miens définitivement, je n’aurai plus la possibilité de leur venir en aide et comme tu l’as remarqué ils ont besoin de moi. Toi aussi, Anamir, tu as une grande responsabilité, que tu ne peux négliger, vis-à-vis de ton peuple et de ton pays. Ta place est auprès d’eux, en ce moment, tu ne penses pas ? » Le Sage posa cette question en fixant Anamir, comme si il voulait forcer son assentiment et le ramener ainsi à la raison. Le jeune homme était troublé, touché dans sa conscience du devoir sacrifié mais il ne broncha point.
_ Chacun mène la vie qu’il désire tant qu’il assume la conséquence de ses actes. En quoi suis- je responsable du destin de mon pays ? Nul n’est irremplaçable, surtout un homme amoureux et fou comme moi, car c’est ainsi que les miens me considèrent. Là d’où je viens on me plaint ou on se moque de moi. Mais vous, vénérable maître, vous êtes unique car vous êtes le dépositaire des connaissances et de la mémoire de votre peuple, et vous avez toute leur reconnaissance. »
_ Il faut une longue vie pour être finalement respecté et écouté, car moi aussi à ton âge j’avais enduré l’incompréhension et les railleries de mon entourage, à cause de ma singularité. J’avais suscité l’inquiétude et la colère de mes proches. J’ai sacrifié mes désirs personnels pour le bien de ma communauté et je n’attends d’eux ni reconnaissance ni estime, car je fais ce que je considère juste. Je ne suis gère irremplaçable, d’autres plus valeureux que moi m’ont précédé et d’autres vont me succéder, puisqu’il faudra bien que je meurs un jour. Je ne m’attache à rien sauf à la vérité et à la justice. Il y a des personnes comme toi et moi qui sont destinées à être des sentinelles, comme ces oiseaux que tu vois là- bas, et qui se tiennent à l’écart de leurs congénères, prêts à les avertir en cas de danger. Pourquoi le font- ils ? Nul ne les contraint à se tenir aux aguets, pendant que leurs semblables s’amusent et se réjouissent des biens que leur offre la providence… »
Tout en parlant ainsi le vieillard marchait dans la salle sans regarder son hôte, comme s’il fut seul, il attisait le feu qui crépitait dans l’âtre, écarquillait des yeux réjouis devant les flammes qui dansaient. « Mais j’aurais ma conscience tranquille, avec le sentiment d’avoir été à ma vraie place, d’avoir accompli ma vie, jusqu’au bout ! »
Anamir fut sur le point d’être séduit par la voix pénétrante du vieillard, qui s’immisçait comme une douce musique dans son esprit ; il eut la désagréable intuition d’être une nouvelle fois manipulé, comme cela lui arriva dans le désert quand il écouta les Hommes – lézards, mais cette fois- ci la voix avait une tonalité bénéfique, comme si c’était un père qui lui parlait à cœur ouvert. Malgré tout il s’accrocha à son idée, de peur de céder. Il réagit presque avec une pointe d’irritation :
_ Chacun mène la vie qu’il désire ! En quoi suis- je responsable du destin malheureux de mon peuple ? Il faut que je m’en aille là où se trouve mon bonheur, Maître, sinon je le regretterai amèrement chaque jour jusqu’à la fin de ma vie. J’ai déjà renoncé à ce que j’ai de plus cher en ce monde et je suis prêt à sacrifier tout s’il le fallait. Je vous en prie, ne me tourmentez pas davantage. »
_ Je ne tiens pas à te faire souffrir, Anamir, tu l’as déjà été assez et tu le seras encore, tu le sais. Tu portes déjà une grande peine dans ton cœur, d’être séparé des tiens et de celle que désire ton âme. Mais sache- le, ta souffrance est bien dérisoire à celle de ton peuple et tu en as pris conscience. Maintenant il te faut te reposer. Une grande journée nous attend demain, puisque je t’accompagnerai là où tu veux aller. La nuit porte conseil ! »
Mais Anamir ne réfléchit point quand il fut allongé sur sa couche, malgré les questions lancinantes qui le taraudaient de partout, les images qui s’entremêlaient dans son esprit. Il sombra aussitôt allongé dans le sommeil et le lendemain matin, lorsqu’il se réveilla il trouva le Sage déjà levé, d’humeur joviale, qui l’attendait pour un copieux déjeuner composé de lait frais, de fromage, de miel et de pain. Le jeune homme affamé se réjouit, tout étonné d’une telle profusion de victuailles dans un lieu retiré de tout.
_ Bien que je me contente de peu, vois- tu, je ne manque de rien, même pas du superflu ! Les gens du village ne manquent pas de m’approvisionner, chaque maison fait son point d’honneur de me réserver le meilleur, alors j’en ai plus qu’il n’en faut ! J’espère que tu me feras le plaisir de partager tout ceci avec moi ? »
Pendant que Anamir mangeait avec appétit le vieillard le regardait avec plaisir.
_ Ce pourrait être ton dernier repas sur Terre. Alors, es-tu toujours disposé à rencontrer l’Aigle de clarté ? » Lui demanda t-il avec malice.
_ Oui, l’ami, telle est ma décision ! J’ai hâte de voir cette fabuleuse créature. »
_ Pourquoi es- tu pressé de partir ? Rien ne t’empêche de rester encore quelques jours parmi les vivants. »
_ Je suis prêt à affronter mon sort. On part quand vous le jugerez bon. »
_ Bien, qu’il en soit ainsi. Tu dois alors faire tes adieux à ton cheval, parce que là où tu vas il ne pourra pas te suivre, tu le sais bien. »
Anamir reçut cette recommandation comme une terrible ruade, bien qu’il s’y attendait. Jamais il ne s’était imaginé de se séparer de son fidèle compagnon. Sa tête bourdonna d’une immense tristesse à tel point qu’il demeura interdit, ne sachant pas quoi répondre. Le vieillard le considéra avec compassion et il cessa de plaisanter. Anamir se releva et se dirigea dehors, hébété, là où se trouvait Ayis. En le voyant venir à lui le cheval exprima de la joie en secouant sa crinière soyeuse, comme une salutation à son maître.
Anamir serra contre sa poitrine l’énorme tête en pleurant comme un enfant ; des paroles désordonnées montaient dans sa gorge, entrecoupées de larmes amères. Il chuchota dans ses oreilles des mots qu’il n’aurait jamais pensé prononcer un jour car il ressentait qu’il quittait pour toujours la dernière créature qui comptait pour lui :
_ Au revoir, mon Ayis bien aimé. Pardonne- moi de te quitter. Mais ici se termine notre voyage. Tu as été mon ami le plus fidèle et le plus proche ; je te dois ma vie bien des fois et mes souvenirs de jeunesse et de liberté. Nos esprits ne se quitteront jamais. »
Le cheval semblait comprendre chaque parole et il hochait sa tête, renâclait en raclant le sol de son sabot, humant de ses naseaux l’odeur du jeune homme comme pour s’en imprégner à jamais.
_ J’en prendra soin, Anamir, il ne manquera de rien, je te le promets, sauf de ta compagnie. » Lui dit le vieillard, qui assistait à cette émouvante scène.
Anamir embrassa tendrement sa monture entre ses deux grands yeux emplis d’une silencieuse mélancolie, puis il se détacha de lui, la mort dans l’âme, prêt à suivre le Sage de la montagne qui avait entamé la marche en poussant sa canne devant lui. Ayis poussa un dernier hennissement déchirant quand les deux hommes disparurent de sa vue.
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MessageSujet: Chapitre XII; Le Passeur des limbes   Mer 24 Sep - 13:32

Ils marchèrent longtemps quand ils arrivèrent à une esplanade dégagée d’où l’on pouvait apercevoir au loin les crêtes des hautes montagnes bleues enneigées, se profilant à l’infini dans une mer de brumes. Le vieillard s’arrêta alors et sans rien dire à son compagnon il leva ses longs bras maigres au ciel, face à l’immensité de l’horizon, les yeux fermés il parut émettre du bout des lèvres une prière. Puis il déposa son bâton joignit ses mains devant sa bouche et modula un étrange sifflement, comme celui d’un oiseau de nuit, qui se répercuta longtemps au lointain. Il répéta le même son deux fois, en regardant un point invisible de l’horizon, comme si il attendait de recevoir une réponse d’un destinataire invisible.
_ Le roi des aigles a entendu l’appel, il va venir. Surtout ne sois pas impressionné quand tu le verras et ne manifeste aucune frayeur. Adieu Anamir, puisses- tu connaître la paix et la félicité auxquelles tu aspires tant. Regarde ce point noir là- haut, tu verras qu’il se rapproche de nous. Il est déjà là, fidèle à l’appel. »
Anamir scruta les hauteurs qui lui semblaient immenses et vides puis il put effectivement discerner une tâche sombre surgissant du ponant, qui grossissait petit à petit. Et il réalisa qu’il s’agissait bien de l’Aigle de clarté venant à sa rencontre. Son cœur frémissait d’émotion, de joie et de frayeur mêlées, ainsi qu’un feu glacial qui consumait ses membres.
_ N’ai crainte, Amazigh. Affronte ton destin maintenant, comme tu l’as décidé. Adieu. »
En disant ces quelques mots le Sage de la montagne reprit son bâton et s’en alla sans laisser à Anamir, bouche bée, ni le temps de répondre à son ultime salut ni d’esquisser un remerciement. Il n’avait d’ailleurs plus de temps à réfléchir à des contingences terrestres ni de suivre du regard le vieillard qui s’éloignait, drapé dans sa cape sombre. Il était fasciné par l’aigle qui s’approchait de lui à une vitesse vertigineuse, il pouvait distinguer maintenant clairement ses ailes déployées comme si elles voulaient étreindre les deux extrémités du ciel. Hypnotisé par ce qui ne pouvait être qu’une créature irréelle il chancela, réalisant d’un coup l’énormité de sa décision. Il était trop tard pour lui de ressentir le moindre regret. Pour se ressaisir de son trouble il pensa de toutes ses forces à celle qu’il aimait, sa tendre épouse Tanirt, le soleil de son cœur et à son enfant qu’il n’avait jamais vu naître ni grandir !

L’Aigle était aussi énorme que deux bœufs et l’envergure de ses ailes était capable de couvrir toute une « tighermt », ces grandes maisons forteresses de son pays natal. Et plus il considérait sa taille fabuleuse qui fonçait sur lui inexorablement, plus il se sentait devenir misérablement tout petit, insignifiant, voilé par l’ombre qui assombrissait de plus en plus le ciel. Au dessus de l’esplanade l’aigle tendit devant lui ses gigantesques pattes aussi énormes que des troncs d’arbre, les serres terribles tendues vers l’homme, entrouvertes et étincelantes telles des socs de charrue. Anamir demeura immobile, tétanisé par cette vision titanesque, le corps tremblant, envahi par la terreur et la fraîcheur soudaine, fixant l’énorme tête de l’oiseau qui le ciblait déjà de ses yeux larges comme des soucoupes d’or. L’aigle toucha finalement le sol dans un battement d’ailes provoquant une tempête qui fit chanceler et tomber à la renverse le pauvre jeune homme englouti par ce tourbillon vivant. Il resta allongé là où il s’était affaissé, incapable de se relever, offert comme une proie vulnérable au bec énorme prêt à le déchiqueter.

Une fois stabilisé et immobile le prodigieux volatile scruta de ses prunelles de feu et d’or l’homme à terre, ouvrit son bec démesuré et émit d’une voix rauque :
_ C’est le Sage de la montagne qui m’a assurément convoqué pour toi. Qui es- tu ? Et que me veux- tu, humain? Y’a t- il un pays lointain que tu voudrais atteindre, où une créature que tu voudrais retrouver ? Parle, pour que j’accomplisse ton vœu, car je pense que tu ne m’as point convoqué en vain ! »
_ Maître des cieux, Aigle de clarté, je suis Anamir ! L’ Arbre de vie et le Sage de la montagne m’ont parlé de toi! Je désire atteindre le Royaume des cieux, la cité des Anges, où ma femme et mon fils m’attendent. Je te prie humblement de venir à mon secours car il n y a que toi qui puisse exaucer mon vœu.
_ Tu as rencontré l’Arbre de vie ? Qu’est- ce qui me le prouve ? C’est un ami à moi.
Anamir extirpa de sa besace les trois amandes que l’Arbre lui avait données en signe d’amitié.
_ Oui, en effet, ce sont les les Fruits de la vie. Tu ne sais pas encore quel trésor tu tiens entre tes mains tremblantes. Si seulement les tiens pouvaient en bénéficier, tu leur sauverais la vie pour des générations ! Et qu’est- ce qui me prouve que tu as bien rencontré un être céleste ? D’habitude ils évitent les humains et ne se montrent jamais à eux. »
Anamir tendit sa main et l’Aigle considéra la bague avec attention.
_ Tu dis vrai. Ce bijou n’est pas l’œuvre des Fils de la Terre et ce métal n’est pas de ce monde. Malgré ta sincérité et ta souffrance je ne peux céder à ta demande aussi facilement que tu l’espères. J’exige de ta part un sacrifice : pour accomplir ce voyage j’ai besoin de forces. Aussi capture pour moi un mouflon gras, tu prélèveras sept portions de viande fraîche et sept roseaux d’une coudée chacun remplis de sang. J’en aurais besoin, tu m’en donneras à chaque fois que je te le demanderai. Es- tu prêt à accomplir mon exigence ? »
Anamir accepta avec joie la demande du prodigieux rapace, heureux qu’il ait accepté de le prendre pour cette fantastique traversée jusqu’aux sphères les plus reculées de l’univers.
Il se retira en silence sous le regard de l’Aigle qui continuait à le jauger.

Armé de son poignard il parcourut la montagne, à l’affût des hardes de mouflons qu’il pouvait apercevoir de temps en temps escaladant des arêtes inaccessibles, traversant en de bonds prodigieux des précipices où il n’aurait jamais pu les suivre. Il chercha alors des arbres à sa convenance, choisit des branches longues, solides et droites qu’il tailla en pieux perçants et ainsi muni de ces lances redoutables et d’un lanceur qu’il confectionna il se positionna de longues heures dans un endroit propice au passage de ses proies.
Dans son village il lui était déjà arrivé de participer à des parties de chasse au gros gibier, des sangliers, des gazelles ou même des mouflons, bien qu’il lui répugnait d’abattre des bêtes sauvages. Il avait appris des chasseurs comment se camoufler, éviter de se faire repérer et surtout demeurer patient à attendre de longues heures, sans jamais se presser de passer à l’acte. Il répétait intérieurement les mêmes prières d’exaucement, de remerciements à la nature et de pardon à l’animal dont il allait prendre la vie. Au crépuscule trois beaux mâles arborant de magnifiques cornes se présentèrent à bonne distance de son jet. Avec d’infinies précautions il attendit le moment idéal de passer à l’acte, lorsque l’une des bêtes s’arrêta brusquement un instant, lui présentant son flanc, telle une cible offerte. Il tendit son lanceur et d’un coup bref et sec il envoya de toutes ses forces le pieu qui se ficha dans le cou de sa proie. Les deux autres mouflons bondirent immédiatement au sifflement de la lance et disparurent abandonnant leur congénère, qui fléchissait ses pattes et se couchait à terre, blessé mortellement.
Anamir se précipita alors vers la bête qui agonisait, lui adressant des prières de remerciements et de pardon :
« Pardonne- moi, frère Udad, je te prends ta vie pour accomplir la mienne, ton sang ne sera pas déversé en vain.
Il positionna ses sept fûts de roseau les uns après les autres sous la veine jugulaire du mouflon qui continuait de tressaillir, et quand il les eût remplis du précieux liquide il les boucha de cire. Ensuite il dépeça le ruminant comme il l’aurait fait d’un mouton, en préleva la quantité de viande nécessaire et quand il termina sa besogne il regagna le lieu où le terrible rapace l’attendait, juché sur un rocher, hiératique et impassible.

« Hum ! Je sens une agréable odeur ! C’est parfait ! Maintenant écoute- moi bien ! Tu vas grimper sur mon dos et essayer de t’accrocher fermement à mon encolure. Quoi qu’il arrive tu ne t’agiteras point et tu ne parleras pas. Tu te contenteras de me passer ma nourriture quand je te le demanderai ! Allez, monte maintenant et reste ferme ! »
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MessageSujet: Chapitre XIII; L'épreuve du feu   Mer 24 Sep - 13:37

Anamir s’exécuta, s’agrippant aux plumes épaisses et lisses, se cramponna au cou de l’aigle comme s’il s’agissait d’un tronc d’arbre et le cœur battant il attendit la suite des événements. Quand il ne bougea plus l’oiseau se redressa sur ses robustes pattes, ouvrit ses ailes fantastiques qu’il battit bruyamment, soulevant un nuage de poussière puis s’élança sans hésitation dans les airs, au dessus des montagnes. Anamir fut saisi de frayeur; il ferma les yeux, se sentit emporté vers les cieux, s’agrippait autant qu’il le pouvait au cou tendu du volatile indifférent à sa présence insignifiante. Le vent froid des hauteurs et le remous d’air provoqués par le mouvement régulier des ailes menaçaient de le déstabiliser à tout moment, aussi resta t- il presque couché sur ce lit duveteux et frissonnant, le souffle coupé et le cœur battant, abandonnant tout espoir de fouler un jour le sol de ses ancêtres.
Désormais, comme le lui avait prédit le Sage de la montagne, il ne faisait plus partie du monde des vivants ! L’Aigle montait de plus en plus haut, à une vitesse vertigineuse ; à chaque battement d’ailes il accomplissait de longues distances, s’élançant vers l’infini.
Si cela lui fut possible Anamir aurait voulu crier de toutes ses forces pour extérioriser l’épouvante qui l’oppressait mais l’intransigeance de l’Oiseau terrible était plus impérieuse que ses pauvres émotions humaines ! Il ouvrait des yeux effarés pour considérer rapidement le gouffre qu’il laissait derrière lui, la terre qui s’enfuyait comme une boule bleue, de plus en plus sombre. Il levait son regard au dessus de la tête de sa monture prodigieuse, vers l’abîme incommensurable qui l’engloutissait et saisi soudain par le vertige il refermait ses paupières de toutes ses forces, pour ne plus rien voir et se laisser seulement transporter.
Alors la voix de l’Aigle tonna comme un orage :
« Donne- moi une ration de chair et de sang, pour que je puisse atteindre la deuxième dimension ! »
Et avec d’infinies précautions, ne regardant que ses gestes lents, Anamir accomplit sa tâche puis replongea dans ses pensées.
Sans jamais faiblir l’Oiseau continuait son ascension comme une flèche et à chaque étape de son périple il demandait sa nourriture, pour plonger indéfiniment dans les ténèbres de l’espace, se rapprochant de plus en plus des étoiles qu’aucun humain n’avait vues d’aussi près, aussi énormes et lumineuses que le Soleil en plein midi. Un astre filant passa presque à proximité de l’Aigle, traçant dans le ciel obscur une longue traînée de feu. Anamir se redressait à chaque fois, se relevait un peu plus pour admirer ce magnifique spectacle céleste, lorsque le dernier sac de nourriture qu’il portait glissa de son épaule et fut aspiré dans le vide. Il en devint livide de terreur quand soudain le cri perçant de l’Aigle se fit entendre :
« Nous pénétrons dans la septième sphère, l’ultime dimension et la plus vaste ! Donne- moi ma dernière ration ! »
Le jeune homme ne sut quoi dire ni que faire ; en suffocant de larmes de terreur il répondit :
« Aigle majestueux, je l’ai perdue ! Pardonne ma maladresse, je t’en supplie ! »
L’Oiseau manifesta aussitôt sa colère et menaça de le balancer dans le néant si il ne lui accordait pas rapidement ce qu’il désirait.
_ Arrache_ moi un bras ou une jambe, Aigle, je suis à ta merci, mais je ne peux exaucer ta demande, fais de moi ce que tu voudras ! »
L’Aigle garda le silence pendant qu’Anamir pleurait, s’attendant au pire, voyant son périple s’achever aussi tragiquement à cause d’un court instant de distraction stupide.
_ Tu m’obliges à prendre dans mes ultimes réserves, juste au moment où j’en ai le plus besoin ! Si l’Arbre de vie n’était ton ami, le Sage de la montagne celui qui t’a confié à moi, je n’aurai pas hésité de te dévorer ! Mais je ne peux faire de la peine à mes amis ni te rendre estropié alors que tu vas rencontrer ta bien aimée et ton enfant ! »
Anamir sanglotait de confusion, alors que l’Aigle redevenu calme et silencieux poursuivait son envol.
_ Arrête de te lamenter, tu ne pourras rien y changer ! Prépare- toi à franchir la barrière des deux Mondes, car tout ce que tu connais de l’espace et du temps va s’annihiler. Tu resteras le même mais tu vivras désormais de l’autre côté de la vie, citoyen du monde parallèle. Le passage va se faire dans un instant. Attention ! »

Et il y eut soudain une déflagration étourdissante dans la conscience du passager, comme une fulgurance totale provoquée par une foudre invisible. Son sang reflua tandis que son corps était liquéfié, parcouru de frissons, une lumière éclatante le submergeait, accompagnée par le fracas de mille tonnerres qui résonnaient dans sa tête. Cette fois- ci il ne put s’empêcher de hurler de toutes ses forces, quand sa raison se retira de lui.
Lorsqu’il rouvrit les yeux tout redevint calme, il chevauchait toujours l’Aigle aux ailes immenses, survolant un nouveau paysage d’une beauté inexprimable, un jardin infini d’une splendeur telle qu’il n’en avait jamais vue ! L’air était doux et serein, baigné d’une clarté venant de partout et de nulle part, puisque dans le firmament d’un rose tendre il n y avait pas le moindre astre luisant !

Plus l’Aigle descendait vers les collines verdoyantes plus Anamir s’extasiait devant les merveilles qu’il découvrait. Il avait subitement tout oublié du choc qu’il venait de supporter et s’écriait de joie :
_ Quel beau pays ! On se croirait au paradis ! »
_ Tu ne crois pas si bien dire ! Tu es effectivement entré au paradis ! » Répondit l’Oiseau qui demeurait flegmatique.
« C’est ainsi que les tiens appellent ce monde merveilleux qu’ils ne conçoivent qu’en rêve et en légendes. Et dire que le gibier y pullule en abondance et que je ne peux guère en prélever pour me rassasier ! Regarde tous ces animaux vivant en paix et en totale harmonie ! Ils ne connaissent guère ni la peur ni l’inquiétude. »
Il disait cela d’un ton ni amer ni exalté, tandis qu’il se posait sur une colline où évoluaient toutes sortes de bêtes, des félins, des gazelles, des ours et des agneaux et tant d’autres créatures petites et grandes, qui ne semblaient pas du tout dérangées par son arrivée remarquable.
_ Te voici arrivé au monde de tes rêves, Anamir. Il est temps que je retourne chez moi, mon voyage de retour risque d’être éprouvant.
_ Je te suis infiniment reconnaissant, Aigle de clarté, pour la peine que je t’ai donnée ; Pardonne- moi encore ma maladresse. »
_ La prochaine fois demeure vigilant et tiens compte des conseils que tu reçois. Ta désinvolture risque de te coûter la vie, un jour. Maintenant va, et profite de chaque instant de ton séjour ici, au pays de l’Amour éternel ! »

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

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MessageSujet: Chapitre XIV; Féerie céleste   Mer 24 Sep - 13:40

Et l’immense Oiseau s’éleva dans l’air diaphane, laissant Anamir dans un monde parfait. Il parcourut d’un pas léger les plaines parsemées d’herbes hautes et odorantes, de fleurs aux coloris délicats, d’arbres aux allures splendides, chargés de feuillage e de fruits inconnus. Il but à l’eau fraîche des ruisseaux qui parcouraient gracieusement les près, contempla les oiseaux paradisiaques aux couleurs vives et aux chants sublimes, qui ne s’effrayaient guère à son approche.
La frayeur le saisit lorsqu’un couple de panthères surgit d’un fourré, traversa son chemin, faisant à peine attention à sa présence ; elles miaulaient tendrement, marchant côte à côte, se léchant l’une l’autre se frottant affectueusement leurs têtes, comme les plus amoureuses des créatures. Il sourit de plaisir devant cette scène attendrissante et poursuivit son chemin de plus en plus rassuré, se laissant gagner par la paix et l’insouciance qui régnaient dans ce domaine de beauté et de douceur.

Même un cobra à la peau noir et luisante se tenant fièrement sur une pierre, tête tendue et crocs luisants ne l’effraya plus. Des papillons de tous les coloris, des bleus, des mauves, des roses s’élevaient autour de ses pas et dansaient une farandole délicate autour de lui comme pour saluer son arrivée et lui souhaiter la bienvenue.
Bizarrement il ne ressentait aucune faim ni aucune lassitude, malgré les épreuves qu’il venait de vivre. Jamais il ne s’était senti aussi bien, aussi frais et dispos, l’esprit paisible, jouissant d’une félicité indescriptible. Il n’avait jamais éprouvé auparavant une telle sensation de vie et de folle énergie, le cœur avide de sensations nouvelles et de découvertes.

_ Je suis au paradis, mais pas tel que le maître de l’école nous l’enseignait ! Je suis assurément le plus heureux des hommes ! Mais pourtant… »
Il pensa alors à Tanirt et à la raison de sa présence dans ce jardin de délices. Il s’étonna de n’apercevoir aucune habitation ni aucun être doué d’esprit et de parole avec qui communiquer et encore moins d’anges célestes venir à son accueil. Il se sentit absolument seul dans cet Eden verdoyant quand une voix cristalline et rieuse l’interpella, provenant d’une fontaine qui jaillissait sur les rives d’un lac tapissé de larges feuilles de plantes aquatiques. Il s’approcha de la source du rire mystérieux mais ne vit personne, pourtant les rires moqueurs fusaient encore des hautes herbes.
_ Je suis ici ! Retourne- toi ! »
Anamir se retournait, interloqué mais ne voyait pas âme qui vive.
_ Je suis là ! Tu ne me vois pas ? » Lançait une autre voix malicieuse venant d’ailleurs. Il s’approcha de la rive du lac, se sentant cerné par des êtres invisibles, regarda de tous côtés, perplexe, lorsque de petits visages réjouis apparurent à travers les roseaux. Il resta interdit devant ces petits êtres étranges aux ailes semblables à celles des libellules, voletant maintenant autour de lui, l’entourant de leurs petits corps aux formes gracieuses.
_ Bonjour, bel étranger ! » Lui lança une jolie créature à la chevelure d’or, toute effrontée, qui l’embrassa prestement sur le bout de son nez.
_ Sois le bienvenu, charmant visiteur ! Comme tu sembles las et égaré ! D’où viens- tu ? » Lui demanda une autre fée qui déposa aussi un baiser frais sur son front.
_ Tu veux être notre ami, dis ? » Lui souffla au creux de l’oreille ce qu’il considéra désormais comme des génies des eaux, comme on lui en avait parlé jadis chez lui. Bientôt il fut entouré d’une kyrielle de femmes papillons aux ailes transparentes et aux robes légères et chatoyantes, portant des colliers de fleurs qu’elles suspendaient à son cou.
_ Tu viens de l’autre monde, de la Terre des brumes, n’est- ce pas ? Qu’est- ce qui t’amène ici ? »
Et malgré son ahurissement Anamir balbutia quelques mots confus, puis il leur raconta son histoire extravagante, comme il le fit maintes fois, mais cette fois ci en éprouvant un plaisir immense, gagné par la joie enfantine des petites créatures qui l’ écoutaient , attentives et ébahies par son récit. Quand il finit son histoire il soupira malgré tout avec une légère pointe d’inquiétude, car il avait évoqué sa mère et sa chère patrie qu’il ne reverrait jamais plus.
_ Oh ! La ! La ! Anamir, quelle belle histoire ! Assurément la belle Tanirt va être très heureuse de savoir que tu es ici ! Et ton fils Afer sera rempli de joie de te connaître et de te serrer dans ses bras ! »
A ce nom Anamir tressaillit de joie :
_ Ainsi vous les connaissez ! Où sont- ils ? Oh ! Je vous en prie, créatures sublimes, dîtes- moi où je pourrai les rencontrer ? »
_ Mais ils habitent la Cité des Anges, bien- sûr ! C’est juste à côté, sur les rives du Fleuve pur ! Tu n’auras qu’à longer cette rivière jusqu’à la vallée, mais… »
_ Mais… Quoi ? »
_ Mais tu ne pourras pas entrer dans la Cité des Anges comme ça ! Tout étranger y est proscrit, tu vas t’attirer des ennuis ainsi qu’à Tanirt et à ton fils Afer. Personne d’autre que les Anges n’ y est toléré, c’est ainsi depuis toujours ! Tu as intérêt à trouver quelque subterfuge pour prévenir Tanirt de ta présence ici, elle saura comment faire. » Lui conseilla une fée à l’opulente chevelure flamboyante.

Le jeune homme parut déconcerté et déçu : lui qui croyait que tout serait facile une fois parvenu au Royaume des cieux, voilà que des difficultés insoupçonnées se profilaient devant lui !
_ Mais pourquoi les Anges ne tolèrent- ils pas les étrangers dans leur cité ? Ne sont- ils pas réputés pour leur bonté, des esprits de paix et d’amour ? »
_ Ils le sont, effectivement, ils ne connaissent pas la moindre méchanceté. Mais vois- tu, c’est justement par amour des autres qu’ils préfèrent vivre entre eux, pour préserver la sérénité et surtout les connaissances fabuleuses qu’ils détiennent. »
Anamir ne fut pas tellement convaincu par cette remarque qui le déçut. Une petite créature aux ailes argentées comprit sa déconvenue et vint à son aide :
_ Si tu veux rencontrer Tanirt en toute sécurité, voilà ce que tu devras faire : Tu te cacheras aux abords de la Source claire et lorsque la servante de Tanirt viendra puiser de l’eau, comme elle le fait tous les jours, tu lui demanderas de t’annoncer à ta bien aimée ! Et alors elle viendra à ton secours et saura comment faire pour convaincre les siens ! Tu es le père d’un petit Ange, ne l’oublie pas ! »
Toutes ses compagnes furent ravies de ces paroles judicieuses et l’approuvèrent sans réserve. Alors Anamir parut finalement rassuré et accepta de suivre leurs conseils.
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MessageSujet: Chapitre XV; Retrouvailles des amants   Mer 24 Sep - 13:43

Il se rendit donc à la Source claire, grimpa sur un arbre feuillu dont les grosses branches étaient suspendues au dessus de la surface de l’eau et là, dissimulé de tout regard comme il le croyait il attendit tranquillement l’apparition de la servante, tout en croquant quelques beaux fruits suspendus, à la chair succulente et au parfum irrésistible. Mais comment allait- il faire, qu’allait- il dire à la servante de Tanirt ? Il craignit de l’effrayer et il cherchait ses mots et la façon la plus rassurante de lui parler.
Vers le milieu de ce qui semblait être la matinée - car toute notion du temps n’était plus reconnaissable à cause de l’absence de l’astre du jour habituel- , alors qu’il rêvassait de Tanirt et des baisers qui pourraient étancher sa soif d’amour inextinguible, il perçut une voix chantante qui s’approchait de la Source, vers l’endroit même où il se trouvait caché. Avec précaution il jeta un coup d’œil à travers le feuillage et lorsqu’il vit une belle jeune fille s’agenouiller au bord de l’eau et remplir sa cruche, il reconnut aussitôt la servante dont les petites fées bien renseignées lui avaient parlé. Elle était tellement ravissante, parée de bijoux merveilleux et de pierres précieuses dignes d’une reine et comme les créatures féeriques elle portait elle aussi des ailes de papillon fastueuses de couleurs, la couvrant comme un voile aux nuances diaprées et sur sa poitrine opulente s’étalaient une magnifique chevelure brune.

Anamir fut subjugué par cette splendide femme qui prenait plaisir à accomplir sa modeste tâche, tout en chantant un air dont il comprenait les paroles :

« Eau claire de la Source de vie
Tu guéris toute peine et mélancolie
Réjouis le cœur de ma princesse
Et chasse de son cœur toute tristesse
Qu’elle en oublie celui qu’elle avait aimé
Anamir si loin d’elle, désormais !(…) »


Plus elle chantait ces paroles surprenantes plus le jeune homme se rapprochait pour mieux entendre cet air, sans se rendre compte que son image se reflétait dans la surface lisse du lac, aussi précise que dans un miroir ! Effectivement la jolie servante fut troublée par cette vision, elle se releva vite, surprise dans son intimité, comme si elle était prête à s’enfuir en délaissant sa cruche. Mais contrairement à ce qu’il pensa elle se redressa et lança à l’intrus qui essayait maladroitement de se cacher derrière une grosse branche :
_ Qui es- tu, homme indiscret, qui m’observes en cachette ? Ose te montrer ! »
Anamir descendit alors de l’arbre, pour ne pas trop fâcher la jeune femme résolue à le confondre. Mal à l’aise à cause de sa ruse il bredouilla d’une voix confuse :
_ Je t’en prie, pardonne mon attitude, mais je ne savais comment t’aborder ! Tu es mon ultime recours pour rencontrer Tanirt, ma bien aimée ! Tu vois bien, je ne l’ai pas oubliée ! Je suis venu de la Terre jusque dans votre monde pour la retrouver, comme je le lui ai promis ! »
La servante aux ailes de papillon en frémit d’étonnement. Elle recula, toute interloquée, fit renverser sa cruche et tout en le dévisageant comme s’il fut un spectre hideux elle l’interrogea :
_ Anamir, le jeune homme aux mains tatouées ! Est- ce donc bien toi, celui dont ma pauvre amie parle nuit et jour ! Est- ce donc toi, le père d’ Afer, mon adorable prince ! Comme il te ressemble, en effet ! Mais qu’est- ce qui me prouvera vraiment que tu es celui que tu prétends être ? Ne serais- tu pas un satyre malicieux bien au courant des secrets des habitants des bois et de la Cité des Anges ? Où pire que cela, ne serais- tu pas un esprit ténébreux échappé de l’Anneau de feu, venu nous espionner et nous tourmenter ? C’est impossible que Anamir, pauvre mortel, puisse tenir son serment et parvenir jusqu’ici ! »

Et aussitôt la servante se mit sur la défensive, convaincue par l’ardeur de sa méfiance et ses propres hypothèses. Elle se rapprochait de plus en plus de Anamir, le défiant de son regard impitoyable et scrutateur.
Anamir reculait pitoyablement devant cette charge d’accusations inattendues et essayait de trouver rapidement une réponse :
_ Je t’assure que c’est bien moi, Anamir, l’époux de Tanirt ! Que je ne l’ai jamais oubliée, que je suis le père malheureux de Afer que je désire voir ! Je t’en conjure, crois- moi ! Voici pour te convaincre la preuve que je dis vrai, la bague que Tanirt m’a laissée en gage de son amour ! Porte- la toi-même à ta maîtresse et elle sera persuadée de ma sincérité ! »
Et il retira de son doigt l’anneau qu’il donna à la jeune fille. Elle le prit, le regarda d’un air ravi et s’exclama :
_ C’est en effet son bijou personnel, qu’elle disait t’avoir donné ! Et comme Afer te ressemble! Anamir, je te crois, mais il ne faut pas que quelqu’un d’autre sache que tu es ici ! Tanirt languit toujours de toi et son amour lui cause bien du chagrin et des soucis auprès des siens. Les êtres célestes n’accepteront jamais la présence d’un Fils de la Terre parmi eux, fut- il le père de l’un de leurs enfants ! Reste caché ici mais cette fois- ci prends bien soin de ne pas te montrer. Je reviendrai tout à l’heure, aussitôt que j’aurai averti Tanirt de ta présence et on saura alors comment te faire entrer dans la Cité. »

Anamir se confondit en remerciements, soulagé qu’elle ait consenti à le croire finalement. Plus rien ni personne ne le séparait désormais de son épouse, plus que quelques moments de patience et ils seraient l’un dans les bras de l’autre, tendrement enlacés ! Il fit exactement ce que lui recommanda la servante. Un moment après il la vit effectivement revenir, en compagnie de Tanirt qui la suivait d’un pas pressé. Il sauta de l’arbre et courut vers elle, transporté d’une joie débordante. Ils s’enlacèrent longtemps, si fort, leurs baisers entrecoupés de paroles tendres et de sanglots de bonheur, sous le regard ému de Chama, demeurée à l’écart.
_ Ma tendre Tanirt, je n’ai tant vécu que pour cet instant où je te vois ! Depuis que tu m’avais laissé tu avais ravi et mon âme et mes pensées.
_ Mon doux Anamir, mon tendre et cher époux ! Jamais je n’aipu me résoudre à t’oublier et jamais je n’ai désespéré de te serrer dans mes bras, comme en ce moment miraculeux !
_ J’avais perdu la raison, loin de toi, Tanirt, je me suis égaré dans les oies des ténèbres et de la folie, si ce n’est ta promesse j’aurai déjà perdu la vie !
_ J’ai subi la colère des miens, Anamir, à cause de notre union et si ce n’était la miséricorde et le pardon de mon père Umanar j’aurais dû subir le bannissement selon les lois de notre Cité !...

Et chacun des deux amoureux y allait de ses confidences empressées, n’ayant pu soulager leurs cœurs pendant une si longue séparation. Ils avaient encore tant à se dire, des mots de tendresse et de désir qu’ils avaient gardé si longtemps brûlants dans leurs cœurs inapaisés. Ils seraient restés ainsi, enlacés l’un dans l’autre, se murmurant des soupirs de bonheur pour rattraper un peu du temps perdu, si ce n’était Chama qui intervint à contre- cœur, les faisant ressaisir de leur moment de grâce :
_ Vous aurez tout le loisir de vous raconter tout cela lorsque vous serez à l’abri dans votre appartement, princesse ! Pour l’instant il faut penser à vous soustraire des regards indiscrets et savoir comment faire venir Anamir jusqu’au sein du palais ! »
Ce fut Chama aussi qui leur suggéra d’attendre le soir, lorsque tous les Anges se réunissaient comme à l’accoutumée dans le vaste Harmonium pour s’adonner à leur loisir favori, le chant et la musique : à ce moment là aucun habitant de la Cité céleste, fut- il un servant, ne s’absentait de la réunion que le roi Amanar présidait en personne.

Ils comprendraient l’absence de Tanirt, tant ils étaient habitués à ses lubies et ils entonneraient encore des chants de liesse et de réconfort à son intention, pour la divertir de sa mélancolie. Combien de fois déjà elle était restée seule, caressant sa peine, en les écoutant de loin l’invitant aux communions instrumentales ! Le son des harpes et des voix séraphines la consolaient un moment, mais bien moins que les notes aigres de la flûte de Anamir, les seules qui la comblaient d’émoi !
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MessageSujet: Chapitre XVI; Dialogues des anges   Mer 24 Sep - 13:48

Ainsi, quand la Cité fut dépeuplée au moment convenu, Tanirt laissa Afer son fils en compagnie de Chama, lui promettant pour le rassurer de son absence inhabituelle une merveilleuse surprise. Elle sortit chercher Anamir dans sa retraite, lui apporta un manteau ample couleur bleu et or à large capuche qui le couvrit entièrement et ainsi déguisé de l’habit traditionnel des anges elle le fit venir avec d’infinies précautions dans les allées désertes de la Cité. Anamir ne pouvait s’empêcher, bien que marchant rapidement et tête basse aux côtés de Tanirt silencieuse et avançant d’un pas décidé, d’admirer de temps en temps les coupoles dorées et les façades de cristal, subjugué par la beauté parfaite et la clarté magnifique qui irradiait des vastes bâtiments aux larges baies transparentes et aux portails ciselés, brodés tels de riches étoffes ; ils traversèrent des petits ponts délicats en marbre nacré dressés au dessus de rivières aux cours clairs, traversèrent de larges places arborées et fleuries où se dressaient des fontaines aux jets d’eau au murmure charmant. C’était un mélange harmonieux d’architecture savante faite pour le plaisir des yeux et de nature paradisiaque, entretenue tel un merveilleux jardin où évoluaient en liberté des animaux heureux et paisibles et des oiseaux aux formes et aux coloris les plus chatoyants.
Il n y avait ni bruits discordants, ni de couleurs ternes ou criardes qui pussent heurter les sens des habitants ; tout était disposé de telle sorte que le promeneur puisse s’attarder à contempler quelque œuvre d’art originale, ou quelque beauté de la nature.
L’intrus suivait son guide par des corridors déserts, ne sachant si il fallait se dissimuler ou s’extasier devant tant de merveilles qu’il voyait. Ils arrivèrent ainsi à une singulière bâtisse aux murs de corail et de forme pyramidale ; Tanirt daigna enfin parler, d’une voix émue :
_ C’est ici ma demeure personnelle et celle de ton fils. Sois le bienvenu chez toi, mon amour. »
Dès qu’ils traversèrent le pas de la porte un charmant chérubin ailé et tout potelé, aux bouclettes ondoyantes vint à leur rencontre, poussant des cris de joie :
_ Maman ! Maman ! Où es ma surprise ? » Et se rendant compte aussitôt de la présence de Anamir qui avait enlevé son manteau il s’écria : « Mais qui est cet homme ? C’est curieux, il n’a pas d’ailes du tout ! »
Tous trois pleurèrent de bonheur ; Chama qui se tenait à l’écart, Tanirt qui tenait son enfant par la main le présenta d’un simple sourire à son père et ce dernier qui reconnut immédiatement son fils et qui s’agenouillait pour se mettre à sa hauteur, ouvrant ses bras pour le serrer contre sa poitrine.
_ Afer, mon chéri, voici ton papa ! Embrasse- le, il est venu d’un pays lointain pour nous rejoindre et te connaître. »
Et aussitôt l’enfant aux ailes de duvet argenté s’élança dans les bras de son père, l’embrassant affectueusement et lui demandant tout innocemment :
_ Papa, pourquoi es- tu parti si longtemps ? Maman était triste sans toi et tu m’as toujours manqué. Oh ! Papa, je suis heureux que tu sois là ! »
A ces charmantes paroles Anamir ne put retenir toutes les larmes qui jaillissaient de son cœur serré, ébranlé rien que par ce simple cri qui lui était adressé et qu’il entendait pour la première fois, « papa ! »
Chama les quitta, les laissant à leurs tendres effusions et s’en alla rejoindre son peuple chantant déjà dans l’immense salle de l’Harmonium, d’où provenaient des airs de musique.
Tanirt retrouva la joie de vivre auprès de son époux, comblée par sa présence et son amour ; ils vécurent heureux dans la plus heureuse des plénitudes et s’adonnèrent comblés à leurs amours sublimes, couvant de leur tendresse leur enfant chéri et retrouvèrent spontanément, comme si leur séparation ne dura qu’un court mauvais moment, leurs anciennes et passionnantes conversations, évoquant tous les sujets, des plus futiles, des rires et des taquineries d’enfants à longueur de journée, et des discussions au sujet des mystères et des merveilles de l’univers et de la vie, les secrets de l’immortalité et des facultés de l’esprit, des dimensions plurielles de l’espace et du temps, s’extasiant toujours de l’incommensurable puissance et perfection de la création.

_ Si l’on a quelques avantages sur vous, les humains, lui disait- elle en toute humilité, c’est que les Anges ont purifié leurs âmes de toute passion démesurée, libérant ainsi l’esprit de toutes les contingences matérielles et émotionnelles. Nous ne connaissons ni de besoins ni de désirs inconsidérés. Bien sûr, nous fûmes privilégiés par notre conception, étant issus de la lumière et de l’amour, fondateurs de toute la création. Etre un ange ne signifie rien de plus que d’être porté par un élan d’amour et de bonté en tout instant. Et c’est uniquement par ce sentiment de générosité que naissent notre faculté créatrice et nos dons spirituels, notre immortalité. Vous aussi, les humains, vous accédez à l’éternité heureuse par l’amour qui réside en vous à l’état latent, mais de façon encore imparfaite et désordonnée. »
Bien que cette faculté naturelle d’aimer habitait Anamir de façon innée, qu’il était doué d’admiration et d’émerveillement face aux manifestations diverses et innombrables de la création, il ne pouvait concevoir tout ce que ce mot « amour », si simple et si prodigieux à la fois pouvait receler comme énergies de vie.
_ Mais vous, les Anges, vous ne pouvez pas réaliser toutes les contraintes matérielles que les Humains doivent supporter et surmonter. Chaque instant de notre existence est une épreuve de survie arraché à la mort, une lutte constante contre les éléments naturels, contre le manque d’eau et de nourriture, sans parler des maladies qui nous affligent et tant de dangers qui nous menacent. Vous les Anges, vous vivez au paradis, où tout est semble t-il parfait et achevé, dès le commencement. »
_ C’est pour cela que nous vous aimons et que nous vous admirons, Humains, nos frères, car vous faites preuve de tant de courage et d’efforts pour dépasser vos conditions de vie défavorables. Mais votre monde est aussi merveilleux que le notre, si vous le saviez, il contient toutes choses pour être parfait. Si seulement il n y avait pas cet instinct de pouvoir et de domination qui génère les inégalités et les injustices, les peurs et les ressentiments, vous seriez nos égaux, sinon encore plus privilégiés que nous ! Mais vous mettez tellement de temps pour apprendre et comprendre comment tirer profit de vos connaissances et vos expériences. Ce ne sont ni la connaissance ni la sagesse qui vous font défaut, pourtant, tant de grands sages vous ont montré la voie depuis des temps immémoriaux, mais à chaque fois leur savoir a été volé, détourné de son but, afin de servir de moyen de domination et d’exploitation des plus vulnérables ! Que de malheurs, que de souffrances et de crimes furent commis à cause de l’égoïsme de quelques uns ! »

Anamir était envahi de tristesse car il savait combien son épouse disait vrai ! Comme son monde était beau et merveilleux, songea t-il, avec toutes ses splendeurs naturelles et ses richesses extraordinaires ! Tant de paysages divers et sublimes, tant d’espèces innombrables d’animaux et de végétaux, l’exubérance des manifestations de la vie sur Terre, les rivières grondantes et paisibles, les lacs azurés et les bois profonds, tant de créatures fabuleuses, de la petite fourmi alerte au papillon aux vol chatoyant, jusqu’au fougueux cheval, tant de plantes diverses aux qualités et aux vertus extraordinaires ! Et la magnificence de la nature, les aubes aux soleils écarlates, les arcs en ciel aux tonalités féeriques, tant de trésors évidents répandus sur terre et qui ne demandent qu’à être fécondés, protégés ! Il se rappela avec tendresse la majesté étincelante de blancheur des montagnes enneigés de son pays, la grandeur infinie des mers et des océans, abritant tant de vie et de mystères, et la clarté douce et sereine de la Lune dans le fastueux voile parsemé d’étoiles de la nuit !
_ En vérité ton monde est bien plus beau que le plus merveilleux des paradis… » Confessait Tanirt qui souriait de plaisir quand son époux évoquait avec exaltation les beautés du monde terrestre. « Et la créature la plus parfaite, la plus privilégiée et la plus apte à en jouir et à en prendre soin est malheureusement aussi celle qui lui cause du tort et qui est la plus néfaste à son harmonie… L’Homme avec son orgueil démesuré, son égoïsme pathétique et son avidité ravageuse est un danger permanent et pour lui-même et pour toutes les créatures vivantes, une menace constance pour l’équilibre de la vie. »

Afer était assis en face d’eux sur un tapis, s’amusant à des jeux d’ange, sans se préoccuper de leurs conversations, heureux seulement de les savoir tous deux auprès de lui.
Anamir n’avait jamais cessé de s’émerveiller, après tant de mois qu’il était déjà là, de voir son fils s’adonner à des activités prodigieuses, comme le fait de déplacer par le regard ou une simple parole des objets, des petites sphères, des cubes et des pyramides, les disposer en des constructions hasardeuses en configurations originales, harmonieuses ou amusantes, et quand il se lassait de ce jeu il détachait son attention de ces objets qui retombaient sur le sol, provoquant le rire de son père.
_ Papa, apprends – moi à rire, comment fais- tu pour provoquer ce bruit drôle et étrange ? »
Anamir demeurait interdit, ne sachant pas comment lui expliquer exactement cet éclat de joie.
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MessageSujet: Chapitre XVII; Le temps des regrets   Mer 24 Sep - 13:50

Parfois, quand les Anges étaient réunis pour leurs concerts de musique, Tanirt en profitait pour faire sortir son époux de leur demeure ; elle lui faisait visiter tant de machineries extraordinaires, les salles de lecture, les galeries d’œuvres d’art et tant d’autres curiosités et splendeurs. C’est ainsi qu’un soir il lui demanda à quoi pouvait servir l’immense disque semblable à un miroir encerclé d’une frise aux signes étranges.
_ C’est une fenêtre inter dimensionnelle, Anamir, elle nous sert à voir tout ce qui se passe dans n’importe quelle partie de l’univers et d’y accéder, si nous le désirons. Mais son maniement est complexe et nécessite un rigoureux apprentissage et de l’expérience pour être capable de s’en servir. C’est justement par cet anneau que j’allais faire des excursions dans ton monde et c’est par là aussi que je suis revenue chez moi. Tiens, observe- bien, je vais te montrer ses capacités. »

Et devant les yeux étonnés de Anamir Tanirt posa la paume de sa main sur une succession de signes semblables à des mots écrits et aussitôt le grand disque laiteux commença à tourner lentement dans son cercle ; la surface brumeuse et opaque commença à s’éclaircir, comme un ciel qui se dégage, dévoilant des formes de plus en plus nettes.
Anamir poussa un cri de surprise quand il vit alors un paysage aux contours précis, des montagnes, des masses sombres et vertes telles des forêts, des plaines immenses parsemées de chemins et ce qui semblait être des habitations. Tanirt continuait de jouer de ses mains expertes sur les cartouches écrites, rendant l’image plus grande, plus précise.
- Mais c’ est … Imi n- Tanout ! C’est chez moi ! Je reconnais les maisons à flanc de colline !
Tanirt demeurait attentive, sans faire attention à l’excitation fébrile de son compagnon ; elle maintenait sa main sur un carreau lumineux couleur saphir. Le paysage continuait de grossir dans le disque et ses contours se précisaient de façon étonnante, à telle point que l’on pouvait distinguer les toits, les portes et les fenêtres des maisons, les champs et les routes qui les traversaient.
_ Là c’est mon village et près de ce verger c’est ma maison !
_ Oui, Anamir, c’est comme ça que je t’avais observé à ton insu, puis rejoint chaque nuit, parfois en compagnie de mes amies, pendant que tu dormais. Je m’amusais à tracer sur tes mains offertes des dessins et des mots de vœux de bénédiction et de bonheur ! Ainsi je t’exprimais mon amour. Ces dessins n’étaient que des messages tracés dans l’écriture de ton propre peuple mais je ne savais pas que plus personne ne les utilisait dans ton village. Maintenant ce n’est plus la peine de s’attarder ici, je n’entends plus les chants de l’assemblée. Il vaut mieux pour nous de rentrer. »

Ainsi se déroulait la vie de Anamir dans la patrie des Anges, située dans la septième sphère céleste. Il y jouissait d’une vie heureuse parmi les êtres les plus chers à son cœur, insatiable d’apprendre jour après jour les facultés insoupçonnées de l’esprit et les secrets de toutes sortes de connaissances. Il avait appris à se déplacer dans les airs grâce à sa volonté, de communiquer sans proférer un mot et ainsi il s’amusait à communiquer uniquement par la pensée avec son épouse et son fils ; il pouvait également faire naître le feu dans le creux de sa main, sans se brûler, faire disparaître les douleurs par de simples caresses. Mais petit à petit son esprit était obsédé par l’extraordinaire fenêtre inter dimensionnelle, qui lui demeurait mystérieuse et interdite. Il voulait en comprendre le mécanisme et le maniement mais à chaque fois qu’il évoquait ce sujet avec Tanirt ou avec Chama elles éludaient ses questions, prétendaient ne pas en connaître la marche, réservée aux seuls anges expérimentés.
_ Mais pourtant, toi, Tanirt, tu l’as utilisée maintes fois ! Tu sais bien l’utiliser, forcément, tu me l’as déjà démontré ! »
_ Oui, c’ est vrai, Anamir, mais c’ est un engin terriblement dangereux car il est sensible aux états d’âme de son utilisateur. Moi-même quand je l’avais employé pour accéder à ton monde je fus toujours accompagné d’un compagnon qui maîtrise tous les maniements complexes et nécessaires, surtout en cas de problèmes. C’ est une machine tellement sensible, tu sais ! Elle nécessite une entière symbiose entre l’esprit et l’énergie potentielle qu’elle contient. C’est comme une vague puissante qui se libère soudainement ; il faut être assez intuitif pour s’y engager et se laisser porter en toute douceur et confiance. Si l’on manifeste la moindre inquiétude ou distraction on risque d’être broyé littéralement par la force et la vitesse vertigineuse du courant. Je t’en supplie, mon amour, cesse de te tourmenter au sujet de cette machine, il te faudra plusieurs années et beaucoup de maturité pour la comprendre et l’apprivoiser. »
Concluait- elle, avec une note de lassitude et de tristesse dans sa voix, car elle pressentait que son compagnon était submergé peu à peu par la nostalgie irrésistible de son pays natal et des siens. Elle-même elle avait ressenti autrefois ce même sentiment souverain quand elle l’avait quitté, malgré toute la force de l’amour qui les unissait. Elle savait, sans se l’avouer, que ce moment tant redouté, nié, allait prendre de l’ampleur petit à petit, devenant une torture lancinante et secrète que rien, même l’attachement le plus fort, même l’adoration sans bornes qui le liait à son fils et à sa femme, n’arriveraient à calmer cette douleur d’être séparé longtemps de ses racines. Que pouvait- elle y faire, sinon lui exprimer encore et toujours son amour sincère ?

Sans doute aurait- il pu supporter l’absence de sa mère et la séparation des gens et des lieux qu’il chérissait, si il savait qu’ils étaient heureux et qu’ils ne manquaient de rien et surtout qu’aucune menace terrible ne pesait sur leur quiétude ! Mais tout ce qu’il avait appris dans les annales de la Bibliothèque universelle de la Cité céleste concernant son pays et le terrible cataclysme qui s’était abattu sur ses habitants sans qu’ils en aient pris conscience, ni de l’ampleur ni des conséquences néfastes à long terme, l’avaient horrifié et il comprit soudain toute la portée des paroles de Vasco, le Sage de la montagne, ses conseils et ses avertissements, mais c’était trop tard !
Lui-même fut la victime consentante de ces troubles qui commençaient à se répandre partout, ravageant toutes les consciences comme une nuée de sauterelles invisibles mais tellement destructrices !
Il en voulut d’abord à Tanirt de ne pas l’avoir prévenu clairement que son pays allait être envahi par des forces ténébreuses ; elle lui avait répondu que ce n’était pas dans ses prérogatives de se mêler de la destinée des Humains, que son amour pour lui exclusivement l’empêchait de considérer la réalité atroce qui submergeait inexorablement son pays et qu’elle désirait justement le soustraire du monde affreux et médiocre dans lequel son peuple consentant allait être englouti, désormais…
_ Chasse ces tristes pensées, Anamir, tu ne pourras rien changer au cours de l’Histoire aveugle et injuste, ni encore moins te faire entendre des tiens ! Ils se moqueront de toi, comme ils le firent déjà, ils t’insulteront et te chasseront de leur communauté, si tu as la chance de ne pas être occis, comme c’ est le cas de ceux qui refusent la seigneurie des Maîtres de l’Ombre ! »
Elle essayait en vain de le raisonner et de le convaincre, lui montrant combien de ses compatriotes humains envieraient son sort et voudraient tellement être à sa place, loin de tout tourment et de toute oppression.
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MessageSujet: Chapitre XVIII; Les soupçons de l'amour   Mer 24 Sep - 13:55

Mais dès qu’il demeurait seul dans le petit palais, savourant ces moments exquis de solitude où il s’adonnait à l’étude et à la méditation, il allait parfois de par les corridors jusqu’à la salle de la fenêtre fantastique, il contemplait avec une envie irrésistible le grand anneau d’où il pouvait observer son pays. Maintes fois il avait répété dans le secret le plus absolu les gestes que Tanirt avait réalisés devant lui, positionnant ses paumes sur les larges cartouches colorées et il s’habitua à accélérer le flux des images, à les grossir indéfiniment et rapprocher tellement son regard qu’il avait l’impression de toucher le sol, d’être capable de reconnaître distinctement les personnes, de pouvoir presque les appeler et leur parler, mais malgré ses gestes et ses appels il ne pouvaient pas le voir. A différentes reprises il avait réussi à apercevoir sa mère solitaire, devant le pas de sa porte, l’air triste comme si elle attendait quelqu’un qui ne venait pas. Il la voyait distinctement, parfois des larmes brillaient sur ses joues creusées par les années et la peine. Elle qui était robuste, si dynamique, s’activant partout dans sa propriété comme une abeille elle était devenue tellement menue, nageant dans de vieux habits devenues trop amples pour elle. Elle parlait parfois toute seule, il essayait de lire sur ses lèvres tremblantes mais ne pouvait comprendre ce qu’elle marmonnait.

Dès qu’il pressentait le retour de sa femme en compagnie de son fils, ou l’arrivée de Chama à des heures régulières, il retournait prestement dans sa demeure et faisait semblant d’être affairé à quelque travail et reprenait comme si de rien n’était sa vie familiale heureuse. Mais Tanirt n’était pas dupe de ses simulacres, elle en était secrètement peinée, ne lui disant rien, s’évertuant à lui procurer davantage d’affection, dans l’espoir d’atténuer sa souffrance. Parfois elle ne pouvait pas malgré tout cacher ses larmes et pleurait en silence, en détournant son visage. Bien qu’il savait la cause de sa peine il lui demandait ingénument :
_ Mais pourquoi pleures- tu ? Quelle est la cause de ton chagrin ? »
_ Je sais, Anamir, que tu es sur le point de me quitter, car dans ton cœur tu as choisi de retourner auprès des tiens. Malgré notre enfant et tout notre amour je ne peux combler le vide qui est en toi et qui te ronge. Mais je t’en conjure, n’approche pas seul de l’anneau, tu risque de te détruire. »
Il protestait malgré lui, lâchement, malgré ces accusations qu’il savait au fond vraies et qu’il refusait de reconnaître franchement. Bien au contraire, il se montrait doux, lui clamait son amour le plus sincère et le plus fidèle, la prenant dans ses bras pour la divertir et la réconforter. Elle lui souriait tout simplement et répondait à ses débordements d’affection, lui disant qu’elle voulait bien le croire, mais elle savait que dans son fort intérieur quelque chose était cassé, irrémédiablement, le mensonge et la dissimulation les séparant petit à petit.
_ J’aimerai seulement que tu m’accordes une faveur, que tu me dies la vérité ; quelque soit ta décision je l’accepterai, car je ne puis tolérer que tu me mentes et que tu sois malheureux. »
Et il s’écriait, outré hypocritement :
_ Mais je t’aime, Tanirt ! Je t’aime plus que tout ! »
_ Mais… ? Ton cœur est ailleurs, auprès de ton pays et de ton passé. »
Il prenait la fuite en gardant le silence ou en se réfugiant dans des jeux d’adresse interminables avec son fils, prenant de plus en plus plaisir à lui parler de sa patrie terrestre, lui apprenant des rudiments de sa langue maternelle.
_ Un jour, tu verras combien le pays de tes grands parents est magnifique ! Chez nous il y a de grandes montagnes, tellement hautes qu’elles sont toujours enneigées, il y a de vastes forêts de cèdres odorants, peuplées de panthères et de singes malicieux, des vallées verdoyantes au printemps que des torrents tumultueux parcourent à l’automne, tu verras un soleil tellement rayonnant dans l’azur… »
Et Anamir s’élançait exalté dans des évocations et des descriptions lyriques où toute sa nostalgie prenait feu, pensant émerveiller son fils, mais c’était sa nostalgie dévorante qui le submergeait comme une bourrasque folle, balayant sa raison, sa patience et ses promesses de fidélité et d’amour.
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MessageSujet: Chapitre XIX; Le retour de l'enfant prodigue   Mer 24 Sep - 13:57

Malgré les risques encourus l’idée de revenir chez lui était devenue impérieuse, obsessionnelle. Comme un voleur préparant un mauvais coup il attendit un jour que Tanirt s’absentât plus longtemps que d’habitude pour assister avec Afer à une fête à la Cité des Anges et la conscience inquiète et coupable il se rendit subrepticement à la salle des fenêtres inter dimensionnelles.
Il fit fébrilement les gestes habituels et vit peu à peu apparaître dans la surface éclaircie du disque les contours familiers de son village entouré de ses collines. Il affina l’image la rapprocha en élargissant le grossissement jusqu’à apercevoir la maison de son enfance et son voisinage désert ce jour là.
Il fut étonné de ne voir que des femmes, des enfants et des vieillards, les hommes ayant été enrôlés de gré ou de force dans les armées des Maîtres de l’Ombre. C’était la saison des labours, le ciel était sombre, chargé de nuées grises, la pluie promettait d’être abondante, mais la plupart des champs qui devaient être remués et ensemencés à cette période de l’année, Yennayer, étaient dans un état de triste abandon, envahis de broussailles desséchées par l’ardeur de l’été finissant.
Anamir rapprocha encore davantage l’image jusqu’à obtenir une vue très nette de sa maison, espérant encore voir sa mère mais tout paraissait calme et désert.

A ce moment là de la journée le Soleil était déjà haut dans le ciel, elle devait normalement être affairée, s’occupant de multiples tâches de la ferme. Il la chercha davantage, déplaçant les images, observant les moindres recoins de la basse cour, de l’étable, puis bien plus loin encore à côté des ruches et du jardin potager, quand il aperçut finalement sa silhouette chétive perdue au milieu des champs qui leur appartenaient. Il se rapprocha d’elle, le cœur battant, élargissant son champ de vision jusqu’à la distinguer debout face à une charrue de labour attelée à un vieil âne immobile. Elle considérait d’un air impuissant et éploré l’énorme labeur qui l’attendait et levait le regard vers le ciel comme si elle implorait une aide providentielle qui ne venait pas.

Anamir comprit tout de suit la situation tragique que sa mère était en train de subir: jamais à cette époque de l’année elle n’aurait laissé son champ en friche car Yennayer, la saison des labours, était d’habitude une occasion de fête et de liesse au village, une période où elle était entourée des gens du village, des hommes et des jeunes hommes aux bras vigoureux s’entraidant à travailler la terre de chacun à tour de rôle, soutenus par les victuailles que leur préparaient leurs femmes et soutenus par leurs rires et leurs chants. Mais ce jour Anamir assistait impuissant à une vision de désolation, la campagne était vide de ses habitants et sa pauvre mère semblait être la plus misérable des femmes, abandonnée de tous les siens.
Le cœur du jeune homme était déchiré de douleur et son âme envahie de honte et de remords. Il l’appela en sanglotant comme le ferait un petit enfant mais elle ne l’entendit pas. Il mit alors sa main dans sa besace et prit les trois amandes oblongues et lisses que l’Arbre de la vie lui avait données, les avait lancées vers elle les unes après les autres pour attirer son attention mais les précieux fruits tombèrent au loin, éparpillés dans les champs. Il se saisit ensuite de la fibule d’argent que sa mère lui avait offerte et la lui jeta mais le précieux bijou se perdit également loin d’elle. Renonçant à l’objet le plus cher à son cœur, sa flûte en cuivre qu’il embrassa amoureusement avant de l’envoyer il n’ eut pas davantage de succès lorsqu’il vit son bel instrument finir sa course dans un pâturage, en modulant un curieux son. Un berger qui était dans les environs l’entendit et s’en saisit, en levant les yeux vers le ciel, tout ébahi.
Anamir suivit du regard sa mère désespérée qui détacha l’âne et s’en retourna chez elle, abandonnant la charrue devenue inutile. Il attendit un moment lorsqu’il la vit entrer dans la bergerie et en ressortir avec le seul bélier qui lui restait. C’était Tafaska, le jour des sacrifices en l’honneur de Yakkuch, le dieu des labours, que les paysans honoraient en ce début d’année. Elle tenait d’une main une corne de l’animal et dans l’autre elle portait un couteau, mais elle semblait incapable de l’abattre, se tenant dans la même posture d’impuissance que tout à l’heure dans le champ, devant sa charrue.
Cette fois- ci elle pleurait à chaudes larmes, ne pouvant retenir l’animal qui s’impatientait et qui menaçait de la renverser ; Elle ouvrait la bouche et semblait appeler quelqu’un et il lui parut lire sur ses lèvres distinctement son nom : « Anamir ! Anamir ! ». Mais oui ! Il en était convaincu, elle l’appelait à l’aide et invoquait désespérément son nom ! Sans plus résister à son appel déchirant il enjamba le cercle aux frises multicolores, pénétra la brume laiteuse du disque mouvant, en fermant ses yeux comme si il plongeait résolument dans des eaux profondes et se sentit soudain propulsé dans une spirale tourbillonnante qui l’entraînait vers l’inconnu. Il sentit son corps s’étirer pendant qu’un orage mugissant ébranlait son esprit épouvanté. Dans un laps de temps qui lui parut durer une éternité il pensa à Tanirt, sa bien aimée et à son doux sourire, il entendit Afer son fils l’appeler en riant lorsque les images affreuses des Maîtres de l’ombre à têtes de lézard vinrent le hanter en criant : « Donne nous ton corps ! Donne nous ta langue et ton âme ! Donne nous tes pensées et ton esprit ! Tu nous appartiens ! »

Il hurlait de toutes ses forces mais ses cris étaient emportés par le vacarme du torrent qui le disloquait. Dans ce chaos indescriptible lui parut le visage affable du bon Sage de la montagne, qui lui faisait des reproches : « N’abandonne pas ton pays ! Ton peuple a besoin de toi ! Protège ta culture et défends ta langue ! »
Il hurla de toutes ses forces ces derniers mots, avant de se taire à tout jamais : « Wa Immi ! Wa Tamazirt inu ! Ha yigh ! », ce qui signifiait : « Ô ma mère ! Mon pays ! Me voici ! ».
Et toute son âme splendide, son esprit candide et son corps malheureux furent engloutis dans un chaos sans fin.
A ce moment le ciel s’ouvrit au dessus de l’endroit même où se trouvait sa mère dans une fulgurance lumineuse, aussi éphémère qu’un éclair, le temps qu’elle éleva son regard vers le Soleil elle vit, aussi étrange que cela puisse paraître, des perles de sang comme des gouttes de pluie rouge, tomber du ciel vers les champs. Une dernière goutte arriva comme un projectile tranchant sur le cou du bélier et l’immola instantanément, comme une lame.
« Oh ! Mon Dieu ! Il m’a semblé sentir le souffle de Anamir ! Il a répondu à mon appel ! »
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MessageSujet: Chapitre XX; Epilogue d'une quête amoureuse   Mer 24 Sep - 14:00

Ainsi se termine la tragique Histoire de Anamir, telle que la chantent encore les bardes de nos contrées, en omettant bien des détails, pressés qu’ils sont souvent de reprendre leurs pérégrinations, car son voyage et son séjour auprès de celle qu’il a chéri de tout son cœur et de toutes ses forces dura bien des années. Il est tant d’autres évènements qu’ils ne savent pas, car à bien considérer son histoire Anamir le bienheureux n’a jamais disparu des mémoires ni des cœurs.

Là où les gouttes précieuses de son sang ont arrosé la prairie des tapis de fleurs délicates et éphémères ont poussé, parsemant tout le pays de coquelicots chaque printemps.

La fibule projetée dans un pré fut retrouvée par une fillette qui l’offrit à sa mère ; un bijoutier- artisan la vit un jour et il en fit des reproductions ; cette broche à la forme triangulaire fut adoptée par toutes les femmes du pays, se diffusa dns les villes et villages avoisinants et au-delà, devenant le symbole d’attachement d’un peuple à sa terre et à sa culture et de nos jours encore, si vous visitez le pays de Anamir vous pouvez encore la contempler, identique à l’originale.

Quant à la flûte, elle ne fut pas perdue, bien au contraire, lorsqu’elle tomba dans les vallées de l’Atlas un berger la récupéra et ses compagnons, subjugués par les mélodies surprenantes qu’il en tirait en fabriquèrent d’autres, en tous points pareilles ; elle fit bientôt leur renommée, tellement la musique qu’ils en tiraient est quasiment magique ! quand elle s’élève, gaie, haute et irrésistible de vie, on dirait, pour qui connaît l’histoire de Anamir, que c’est son rire qu’elle porte et ses plaintes lancinantes qui y résonnent encore, déchirantes, lorsqu’elle se fait mélancolique.

Mais le trésor le plus fabuleux que Anamir offrit à son peuple à son insu fut assurément cette poignée d’amandes, don de l’Arbre de vie, qu’il avait projetées du ciel vers sa terre natale. Lorsque le vent les dispersa elles pénétrèrent le sol et bien des saisons après elles donnèrent naissance à des rejetons d’arbres, qui grandirent et se fortifièrent, puis se répandirent, couvrant les vallées de l’Atlas d’un arbre unique en son genre, recelant de vertus innombrables, l’Argan, qui est encore de nos jours une bénédiction pour la terre et pour les habitants de cette région !

A sa manière Anamir fit beaucoup de bien à sa patrie, bien qu’il fut emporté par le chagrin de ne pouvoir participer à l’émancipation des siens, comme Vasco le Sage de la montagne noire le lui avait conseillé. Mais ni Tanirt, son épouse céleste immortelle, ni Chama au cœur généreux, et Afer surtout, l’Ange fils de l’Homme, Anir iwis n Ufgan, comme on l’appelle dans le royaume des cieux, désormais, ne l’ont jamais oublié.

Chama l’ingénieuse fut l’inspiratrice d’une autre épopée, que je vous raconterai un jour… Un autre jour.

Atanan Aït Oulahyan
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MessageSujet: Re: HEMMU UNAMIR, LA LEGENDE   Sam 27 Sep - 17:31

azul agma atanane !
j’ai passé un bon moment à lire cette belle histoire de hmmu unamir. Je viens de terminer la lecture. Je pense qu’il est inutile d’être muni d’une carte pour suivre l’itinéraire de anamir dans son voyage. La géographie est absente dans ce récit ou plutôt les régions sont imaginaires, on dirait anamir qui délire.

Structure:L’histoire est divisée en 2 parties.

Arrow 1ère partie:
Like a Star @ heaven Objectif d’unamir : mariage avec tanirt
Like a Star @ heaven Conditions posée par tanirt : le secret du mariage
Like a Star @ heaven Obstacles : la mère d’unamir découvre le secret et pénètre dans la Zone Interdite
Like a Star @ heaven Confrontation : tanirt – mère unamir
Like a Star @ heaven Résultat : rupture des liens familiaux et dispersion de la famille

Arrow 2ème partie:
Like a Star @ heavenObjectif d’unamir : immigration et traité d'alliance.
Like a Star @ heavenConditions posée par tanirt : oublier les origines et ne plus penser à revenir à la patrie
Like a Star @ heavenObstacles : Unamir dévoré par la nostalgie
Like a Star @ heavenConfrontation : tanirt – unamir
Like a Star @ heavenRésultat : unamir oscille entre deux sentiments : l’amour de tanirt et l’amour de sa mère/tamazight et se jette par la fenêtre inter dimensionnelle.

Bravo atanane, c’était un vrai moment de plaisir, j’ai qq remarques, je reviendrai plus tard pour les évoquer.
tanmirt
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MessageSujet: Re: HEMMU UNAMIR, LA LEGENDE   Sam 27 Sep - 17:44

Ayyuz Itrinit pour ton esprit pragmatique et ta patience, d'avoir lu ce petit roman!
Tu as bien relevé la structure fondamentale de ce conte traditionnel, sur lequel j'ai brodé un petit roman d'héroïc- fantasy, en l'adaptant à ma façon!
J'ai pris une grande liberté avec le temps et l'espace, mais j'ai placé l'histoire lors des incursions arabes en Espagne et au sud de la France. Une partie du roman se passe au pays basque, comme les noms l'indiquent.
C'est une adaptation personnelle, militante, comme tu as du le deviner, certains y retrouveraient à redire mais il faut avoir le courage de ses pensées.

Merci infiniment pour ta lecture et réaction. j'attends avec impatience tes remarques, toujours pertinentes! Wink
Atanan
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MessageSujet: Re: HEMMU UNAMIR, LA LEGENDE   Dim 28 Sep - 15:31

azul Atanane

Le passage que j’ai beaucoup aimé dans ton roman, c’est quand anamir est devenu guerrier malgré lui au pays basque. Voilà une partie de notre histoire non encore écrite et qui mérite d’être détaillée. Merci d’avoir osé en parler dans ce roman.

Mes remarques:

Arrow 1ère remarque : j’ai remarqué la disparition du cheval de anamir dans la nature au moment ou anamir s’apprête à quitter la terre vers le ciel sur le dos de l’aigle. On l’a complètement oublié. Je me demande comment anamir peut-il se débarrasser avec cette facilité de son fidèle compagnon et sincère ami.
Pour moi, le cheval constitue le dernier symbole qui unit encore unamir à la terre. J’aurai aimé savoir comment s’est passé cette séparation et cette rupture. J’imagine une très belle scène entre anamir et son cheval, quel dialogue !!!! Une scène touchante et émouvante.
Je sais pas pourquoi j’attendais toujours le retour du cheval au village d’anamir, je l’attendais surtout le moment ou la mère prend le mouton avec une main et le couteau avec l’autre. L’arrivée du cheval tout seul au village va signifier, pour la mère, la mort d’anamir, et c’est qu’ « à ce moment le ciel s’ouvrit au dessus de l’endroit même où se trouvait sa mère dans une fulgurance lumineuse, aussi éphémère qu’un éclair, le temps qu’elle éleva son regard vers le Soleil elle vit, aussi étrange que cela puisse paraître, des perles de sang comme des gouttes de pluie rouge, tomber du ciel vers les champs. Une dernière goutte arriva comme un projectile tranchant sur le cou du bélier et l’immola instantanément, comme une lame. »

Arrow 2ème remarque :
Je cite :
« Voici ce que je réclame de toi, Hemmu, si tu désires que je reste auprès de toi et si seulement tu acceptes mes exigences: que tu construises une maison de sept pièces circulaires, enchâssées les unes dans les autres telles les perles de corail et d’ambre d’un collier, dans une demeure qui sera le sanctuaire de notre amour. Ni les anges du ciel qui n’approuvent pas mon choix ni les hommes de ton village qui ne conçoivent la liberté d’aimer ne doivent connaître ma présence ici : que jamais je n'aperçoive ni tes voisins ni tes amis, ni même ta mère ! Ne te préoccupe pas des dépenses, je peux pourvoir à nos besoins en or et argent autant que tu le demandes, si tu pouvais réaliser mon vœu. Es- tu prêt à accomplir mon souhait ? »

Est ce que anamir a vraiment vécu une histoire d’amour avec tanirt? Est ce que tanirt éprouve vraiment des sentiments d’amour envers anamir ?
Pour moi non.
Pour moi tanirt n’est que égoïste et hystérique. Elle exige toujours des sacrifices de la part d’anamir.
L’amour est un espace de tolérance,
L’amour doit être sans conditions, dépouillé de tout jugement,
L’amour doit toucher tout sans aucune distinction, sans concession ni compromission.
Lorsqu’on pose dès le départ des conditions, c’est condamné par avance cet amour à l’échec. En amour il n’y a pas de : «je t’aimerai si tu es prêt à accomplir mon souhait». On aime ou on ne n ‘aime pas, c’est la loi du tout ou rien.

Arrow 3ème remarque : anamir le bienheureux est-il vraiment heureux
Jamais, jamais
Que se soit avec tanirt sur terre, durant son voyage ou avec tanirt au 7ème ciel, Anamir a toujours vécu en retrait, replié sur lui même, frustré, lésé, dans une peur atroce de ne pas tenir sa promesse et d’être rejeté par tanirt. Du moment qu'il ne peut pas pas exprimer librement sa joie, ouvertement sa gaieté, publiquement son amour, il est malheureux. c'est un prisonnier d'amour.
Finalement et inconsciemment anamir a compris qu’il ne peut pas vivre avec cet amour conditionné dans l’anxiété, la frayeur et la crainte.
Pour se libérer des chaînes de ce pseudo amour qui ont tant lésés son cœur déjà fragile, anamir a préféré se jeter par la fenêtre inter dimensionnelle.

Arrow 4ème remarque :
Je cite :
"je tarde à me lancer dans la récitation et pour débuter sans crainte ce voyage de la terre vers le ciel je mets les paroles de mon récit sous les auspices du saint Abdellah n Tighanimin, le Seigneur des roseaux, dont j’invoque la grâce pour mon peuple."

Je connais le saint sidi Brahim u Ali n tghanimin des ida utanan.

Tanmirt gmatengh atanane
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